Sylvie Steinberg, directrice d’études à l’EHESS, publie Une Tache au front aux éditions Albin Michel. Après plusieurs ouvrages consacrés aux femmes et au genre dont La Confusion des sexes en 2001, elle s’intéresse cette fois à la question de la bâtardise aux XVIe et XVIIe siècles. 

La « tache de bâtardise », la « macule » ou pire encore « la souillure » ont toujours désigné ces enfants nés du péché et, ici comme ailleurs, il faut revenir à l’étymologie pour en saisir la portée. Pour cela, l’auteur se réfère aux travaux du linguiste Christophe Nyrop qui montrent que le mot fait d’abord référence à l’endroit de la conception de l’enfant : « campi » en Provence ou « sebenc » (de sapes, haie en latin). La troussée champêtre constitue donc le cliché par excellence pour concevoir une descendance illégitime. 

« La flétrissure se présente à la fois comme une note qui doit rappeler le crime commis, comme la marque corporelle d’une faute morale cachée et comme un insigne de déshonneur ». 

Bâtard serait ensuite une dérivation du « Bast », une selle pour les bêtes de somme ou bien « fils de bas » (comprendre basse extraction). Quoiqu’il en soit, chaque origine du mot renvoie à une catégorie de pensée pour le moins péjorative, qui interroge sur les conceptions classiques de la filiation. Fait remarquable : le juron « bâtard » fait partie du jargon populaire depuis des siècles également. 

Au cours de ce livre riche en anecdotes et en témoignages, nous apprenons notamment que le bâtard était exclu de la succession de ses parents en ce qu’il porte les stigmates d’une faute, comme le note Sylvie Steinberg : « La flétrissure se présente à la fois comme une note qui doit rappeler le crime commis, comme la marque corporelle d’une faute morale cachée et comme un insigne de déshonneur ». Nous ne sommes pas loin des considérations de Michel Foucault qui, dans Surveiller et punir, montre dans quelle dimension le pouvoir (royal en l’occurrence) fait expier les fautes en stigmatisant le corps. Mais n’était pas bâtard qui veut ! Les tribunaux royaux s’efforçaient de préserver la légitimité d’un mariage. C’est le Code civil qui empêchera les pères mariés de reconnaître systématiquement les enfants nés hors mariage.

Eglise, noblesse et filiation

Aux XVIe et XVIIe, il revenait bien sûr à l’Eglise de baptiser les enfants et, par conséquent, d’établir la filiation naturelle sur les registres paroissiaux, ancêtres de notre « Etat civil » à qui Balzac voulait faire concurrence quelques siècles après. Une ordonnance royale de 1667 stipule que le curé doit nommer la mère et le père de l’enfant sans toutefois préciser l’illégitimité de la naissance. Se pose aussi la question des femmes qui viennent accoucher dans une autre bourgade pour abandonner un enfant : c’est ce que confirme l’étude des registres de la paroisse Saint-Aubain de Rennes au XVIIe siècle : sur 269 baptêmes de bâtard entre 1494 et 1700, seulement 20 ont un père désigné. 

« La loy imite bien la nature, mais elle n’a pas une pareille puissance ». 

Par ailleurs, cette question de la bâtardise n’est pas sans toucher la noblesse, loin s’en faut. Le lecteur se remémorera probablement les longues digressions du baron de Charlus dans La Recherche du temps perdu qui se résumeraient ainsi : l’ancienneté d’une famille est la garantie d’une haute noblesse. Une famille comme une mémoire, avec des liens généalogiques forts et établis. Le bâtard est-il l’héritier par le sang de valeurs nobiliaires ou bien ne peut-il prétendre à la succession en raison de son impureté congénitale ? Cardin Le Bret, cité par l’auteur, nous donne la tendance de l’époque : « Le prince ne peut rien changer sur le droict du sang, et faire que celuy-là soit noble de race qui n’en a point du tout (…) la loy imite bien la nature, mais elle n’a pas une pareille puissance ». Le véritable casse-tête aura lieu en 1715, à la mort de Louis XIV !

Ce qui est frappant dans cette étude, c’est la permanence d’un débat sur la filiation, naturelle ou non. Si Marthe Robert nous a appris dans Roman des origines et origines du roman que la bâtardise était avant tout le terreau dans lequel grandissaient les héros de la littérature, il n’en demeure pas moins que les récents débats sociétaux qui ont agité le quinquennat Hollande ont remis sur la table ces questionnements éthiques sur le père, la mère et l’enfant. Une Tache au front est donc un livre d’histoire, on ne peut plus actuel. Et fort brillant. 

Liens

Découvrir Une Tache au front sur le site des éditions Albin Michel

Conférence de Sylvie Sternberg : Régime de genre dans les sociétés occidentales, de l’Antiquité au XVIIe siècle

Dossier à propos des récits de filiation sur Fabula

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Julien De Rubempre

Fondateur du Nouveau Cénacle. Navigue entre sa bibliothèque, le Parc des Princes, Guernesey et son encrier. Pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.