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Laurent Ruquier fait de la télé. Il est de gauche. Réunit souvent des gens de gauche. Et pourtant.

Comme tous les nostalgiques, j’estime que c’était mieux avant et en cela, On n’est pas couché n’échappe pas à la règle. Loin d’être un grand consommateur de télévision, j’avais malgré tout mal vécu l’arrêt de Tout le monde en parle, feue l’émission de Thierry Ardisson lors de laquelle une midinette côtoyait Bret Easton Ellis et Boutros Boutros-Ghali sur un même plateau, avec, déjà Laurent Ruquier dans le rôle du sniper avant de laisser sa place à l’inégalable Laurent Baffie. ONPC, donc. Michel Polac et Zemmour, d’abord. Et puis l’arrivée d’Eric Naulleau pour des séquences de jouissances médiatiques uniques grâce aux deux bretteurs : les mauvais livres étaient enfin dénoncés, les politiques étaient mis en face de leur contradiction.

Culture Youtube oblige, le « clash » a souvent supplanté ces heures de débat que seul ce programme a toujours permis. Et puis patatras : adieu Zemmour et Naulleau, place à Natacha Polony et Audrey Pulvar. Bof. Puis Aymeric Caron. Bof aussi. Vînt Léa Salamé avec son élégance et son originalité. C’était mieux. Et enfin Yann Moix et Vanessa Burggraf. Si le premier enchante parfois par ses digressions égocentriques mâtinées de philosophie lévinassienne, sa comparse est loin d’égaler ses illustres prédécesseurs. Même Audrey Pulvar. C’est dire.

« La contradiction est moindre. On rit beaucoup. Ce n’est plus pareil. Et pourtant, je demeure fidèle au poste ».

Ruquier a donc permis à une partie du public qui boudait la lucarne de se réconcilier avec, pour voir de véritables critiques littéraires approfondies et des discussions politiques en dehors des codes habituels, avant de revenir à une recette plus classique. Vanessa Burggraf a certes eu un accrochage avec Sheila, mais nous sommes loin des mythiques joutes entre Naulleau et Lalanne … Laurent Ruquier ne s’en cache d’ailleurs plus : étant donné le succès de l’émission, il se permet d’inviter des artistes qu’il apprécie, quitte à passer la brosse à reluire trop fort. Tout cela sonne feel good. Son fameux top 10 au début de l’émission n’en est que plus insupportable. Ses invités, en grande majorité issus de cette gauche culturelle orpheline du Grand journal version Denisot, se régale. La contradiction est moindre. On rit beaucoup. Ce n’est plus pareil. Et pourtant, je demeure fidèle au poste.

L’homme Ruquier a l’air sincère. Il n’a pas besoin d’offrir des maisons à la fin de ses émissions pour sembler proche des gens. Cela ne s’explique pas, c’est ainsi. Il y a quelques années, j’avais enfin pu assister à l’enregistrement-marathon d’On n’est pas couché et, lors de la pause, le ménestrel serrait des paluches à tout-va, plaisantait avec les gens qui voulaient une photo. Une sorte de classe naturelle. Ou une sorte de gentillesse innée.

Ruquier et l’indifférence au mépris

Lors des vacances de Noël, un œil sur ma verveine et un autre sur un bêtiser insipide sur la TNT, je tentais vainement de sortir des brumes laissées par le champagne et, devant une séquence extraite d’On a tout essayé (diffusée de 2000 à 2007) je me suis remémoré ces repas devant l’émission. Les premiers contacts, entre deux fiches pour le bac, avec des débats d’actualité qui se prolongeaient le lendemain matin dans la cour du lycée. Les sketchs de Dubosc, de Florence Foresti, qui égayaient quelques mornes soirées. De l’audace et de la discussion. Des chroniqueurs inoubliables (Pierre Bénichou), d’autres un peu moins (Christophe Alévêque). Et, surtout, un copinage assumé pour créer cet effet de bande qui plaît tant. Fédère et rassemble.

« J’enrage parfois sur Twitter sur le choix des invités, et cela avait culminé avec l’invitation de Raphaël Glucksmann le 1er octobre dernier. Personne n’avait semblé vouloir lui répondre sur le fonds, alors qu’il était si simple de démonter l’analyse de l’histrion des Deux-Magots ».

Et puis On ne demande qu’à en rire, Les Grosses têtes. Toujours ce refrain, presque lancinant : Ruquier est lourd, Ruquier n’invite que ses potes, Ruquier rigole bizarrement, Ruquier est agaçant. Et il est toujours là (dans mes écouteurs, en replay, à la télévision le samedi soir avant de s’endormir). Malgré tout. Il incarne pourtant tout ce qui me dérange dans le grand théâtre cathodique (en plus d’être ostensiblement de gauche, il promeut souvent de mauvais écrivains). J’enrage parfois sur Twitter sur le choix des invités, et cela avait culminé avec l’invitation de Raphaël Glucksmann le 1er octobre dernier. Personne n’avait semblé vouloir lui répondre sur le fonds, alors qu’il était si simple de démonter l’analyse de l’histrion des Deux-Magots.

Mais il existe, chez Ruquier, une éthique fondamentale qui explique certainement pourquoi je continue de le suivre depuis plus d’une décennie. Il est imperméable au mépris et, de surcroît, à celui de classe. Peut-être parce qu’il l’a affronté plus d’une fois ? Peut-être parce qu’il restera toujours ce gosse du Havre un peu bouboule qui vivait chichement ? Peut-être parce qu’il connaît, vraiment, la vie à l’usine ? Il est de gauche, et ce n’est pas un mal, loin s’en faut. Il l’est sincèrement, en témoigne sa colère qui, comme un refrain, revient contre ce PS qui a trahi son électorat historique. Cela renvoie à cette petite musique fredonnée par les amis, la famille, par ces gens qui pestent contre Solférino et sa cohorte de caciques ou, à plus large échelle, contre la politique en générale. Nulle arrogance de classe chez Ruquier. C’est pourquoi il provoquait déjà de longs débats au début des années 2000, dans la cour de mon lycée de banlieue. C’est pourquoi il en créé toujours à la machine à café le lundi matin. Dans le paysage médiatique français, il est le seul à vouloir le débat. Le seul à lui donner autant de place, comme il est un des derniers à promouvoir des pièces de théâtre, des auteurs, des musiciens pas encore connus à leur juste valeur. Et tant pis si c’est imparfait, parfois partial et subjectif. Laurent Ruquier ne sera jamais couché.

Liens : 

Revoir le clash entre Eric Naulleau et Francis Lalanne 

Retour sur la prestation de l’albatros Nicolas Ker sur le plateau d’ONPC

Un long portrait de Laurent Ruquier dans Vanity Fair 

 

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.