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Vincent Van Gogh a très tôt senti sa vocation grandir au contact des plus humbles, de ceux qui sont obligés de lutter constamment pour vivre ou tout simplement pour survivre.

Il a compris aussi, à leur côté, que l’art était également un combat permanent.

« L’art, dit-il, est un combat – dans l’art, on doit y miser sa peau. Il faut travailler comme dix nègres nus: je préférerais ne rien dire plutôt que de m’exprimer faiblement. » (Van Gogh , Ingo F.Walther et Rainer Metzger, Taschen, 1990, p.70)

A travers cette solidarité de destin, il perçoit donc  son art davantage en lien avec les plus humbles, profondément convaincu de l’égalité des hommes et du besoin de se mettre à leur service. C’est un peintre qui s’engage mais pas à la manière d’un Gaston Courbet. Lui ne brandit aucune parole, ni aucun manifeste.Son message est moins politique, mais de manière plus prosaïque simplement humain et tendre. Il sait de sa propre expérience ce que la pauvreté signifie. Il a vécu dans sa propre chair les affres de la misère notamment lors de sa mission d‘évangéliste dans le Borinage en Belgique de décembre 1878 à octobre 1883.

Désirant être pasteur parmi les plus pauvres, il était alors confronté à la misère, à la dureté de vie de tous ces mineurs avec leurs familles. Il se voyait comme un missionnaire parmi les plus pauvres et non comme un simple pasteur, responsable d’une paroisse. « En 1878, pour comprendre les conditions dans lesquelles travaillent les mineurs (le bassin compte alors 25 000), Van Gogh descend à 700 mètres sous terre  au puits de Marcasse, où il restera six heures durant. Il va également vivre l’accident le plus meurtrier du Borinage: le 18 avril 1879, un coup de grisou extrêmement violent fait 121 victimes au puits n° 2 à Frameries ainsi que de nombreux blessés. Van Gogh sera très présent auprès des blessés, des veuves et des orphelins. »

Mais plus qu’un témoin, il était devenu  misérable comme eux, partageant tout ce qu’il possède,  son logis, sa nourriture  et même ses propres vêtements. Ensuite dans les années qui vont suivre, en tant que peintre, il se sentira  toujours redevable d’une sorte de dette ou d’obligation pour créer non « pour plaire à telle ou telle tendance, mais pour exprimer un pur sentiment humain.  Ce travail est donc mon objectif…C’est ainsi que je me vois aussi – comme quelqu’un qui doit créer pendant quelques années quelque chose contenant coeur et amour , créer avec force et volonté… » (Van Gogh, op.cit. p.98). Ainsi après le mineur,  puisqu’il quittera le Borinage, il va se sentir proche du paysan. Van Gogh va se courber comme tous ces paysans qui travaillent la terre et c’est aussi de cette manière qu’il réussit à se faire tout petit.

« Un simple paysan qui travaillait et pensait à son travail était pour moi l’homme le plus instruit, que cela avait toujours été le cas  et en demeurerait toujours ainsi. » (Van Gogh, op.cit. pp.100-101) Il voyait en fait le paysan, l’homme qui travaillait la terre, comme le meilleur homme !

Les planteurs de pommes de terre (1884): l’homme courbé

Dans cette toile qu’il réalise en 1884, l’artiste  rappelle cette position courbée des paysans au travail.

Il accentue d’ailleurs cette position par l’omniprésence de la ligne d’horizon qui pèse sur eux comme un fardeau. Elle semble les contraindre à se pencher, la tête inclinée uniquement vers la terre. Tout cela permet une attitude du regard concentrée et excessivement  tendue dans le travail.

Une grande tristesse émane aussi  de cette scène. En plus de rappeler un décor lunaire, sans relief, situé dans un endroit d’une grande platitude et d’une grande nudité, les paysans semblent y avoir perdu  également toute forme de dignité, les conduisant même à une destinée funeste ?

D’abord, le fait  d’avoir été dépossédé, en quelque sorte d’une certaine fierté  attachée à la position  debout  qui caractérise l’être humain. En effet, l’homme  est un bipède qui se différencie notoirement des autres primates parce qu’il  a réussi à se redresser de manière permanente.

Or, dans cette oeuvre, on le voit pratiquement toujours courbé, comme si sa colonne vertébrale avait  perdu la cambrure adéquate pour la position verticale. Ensuite le fait d’être enraciné dans cette terre,  va signifier pour lui son futur trépas. En plaçant les personnages vers l’avant, on a l’impression que les paysans ont pris racine dans la terre. Ils semblent même glisser dans cette profondeur comme si celle-ci deviendra leur tombeau.

Sinistre destinée d’une population paysanne qui dépouillée de tout, est réduite à une existence autant primitive que précaire ! Poursuivant toujours sa quête « de gens pauvres », Van Gogh   réalisera en 1885 son tableau « les mangeurs de pommes de terre » qu’il estime être le plus réussi.

« Parmi mes propres travaux, dit-il,  je considère le tableau des paysans mangeurs de pommes de terre, que j’ai peint à Nuenen, comme étant en fin de compte ce que j’ai fait de mieux. » (op.cit. p.159) . Il parle de son oeuvre la plus réussie et la seule comme digne d’être présentée au public. Il savait qu’à travers son tableau, il signait sa passion pour le paysan, son amitié pour le peuple. La pauvreté mise en scène allait atteindre ici un sommet d’authenticité et de vérité.

« Les mangeurs de pommes de terre » : une oeuvre de vérité sur la pauvreté

Au tour d’une table usée, cinq personnes se retrouvent rassemblées pour prendre ensemble un repas. De dos, la plus jeune, est assise juste en face d’un plat fumant  contenant des pommes de terre qui viennent d’être cuites. Elle participe au repas constitué  de ces  aliments solides  en compagnie de  deux personnes à sa gauche alors qu’à sa droite deux autres plus âgées s’adonnent à la boisson.

D’un côté  le vieillard situé en face tient une tasse dans sa main pendant que la dame âgée, située de l’autre côté,  est entrain de verser le café malt dans des bols préparés. L’atmosphère de ce dîner familial s’inscrit dans une tonalité sinistre.

La lampe à pétrole fixée au plafond illumine la scène avec difficulté ce qui conduit à accentuer encore   la pauvreté et la tristesse des lieux. Certes la lumière réussit à couvrir tous les personnages mais à la façon d’un brillant tremblant. D’où cette impression d’apercevoir davantage des silhouettes que des personnages bien réels.

Monde étrange où l’on distingue alors  des faces humaines usées et fatiguées par les efforts des labeurs du quotidien, et qui expriment avec  leurs grands yeux exorbités à la fois une vraie détresse mais également un besoin émouvant  d’être ensemble.

Représenter la laideur, une volonté délibérée du peintre !

Le manque de lumière atténue quelque peu la laideur de certains visages, mais le peintre n’a pas l’intention de cacher ni d’atténuer cette vision. A travers la laideur de  ces personnages, Van Gogh effectue un travail de vérité, la misère ne rend pas beau !

Le traitement pictural est d’une rare violence. Le coup de brosse énergique qu’il applique sur la toile à coup de gros traits et de touches  épaisses   constitue à l’évidence  un travail comparable à celui d’un maçon avec sa truelle,  tout cela  aussi dans le but de marquer les esprits.

En fait avec cette mise en scène, il proclame haut et fort sur le ton d’un manifeste la nouveauté de sa peinture. Il affirme à la fois c’est laid, c’est grossier, c’est authentique –  c’est moderne. Ce faisant il s’affranchit des distinctions antérieures en matière esthétique. Son modernisme met au même niveau et  englobe  tout :  le beau, la laideur, la rusticité et  cela au nom du principe d’authenticité et de franchise. Le peuple simple va servir dorénavant de modèle et porter les idées démocratiques.

« La face rude, dévastée, salie, est aussi respectable », écrit Carlyle, « avec sa simple intelligence, car c’est le visage d’un homme qui vit comme un homme doit vivre. » (op.cit: p.172)  Zola dans son livre La Terre  va rapporter le même crédo artistique : « le naturel, la vie et la vérité sont les objectifs qui ne sont accessibles que grâce à l’aide de la pureté modeste des gens simples. » (op.cit. p.173)

Mais Van Gogh en peignant si fidèlement ce peuple a aussi, peut-être, l’intention de se décrire lui-même ? Ce n’est pas un fou, il est simple à l’image du peuple comme l’affirme Elie Faure. « Il chantonne en peignant et s’ennuie quand il ne peint pas. Certes, il souffre, comme un pauvre homme, dans son coeur, dans ses os, il est douloureux et tordu. Mais il ne se plaint jamais…il souffre en effet, mais la joie mystérieuse habite sa nature… »  ( Elie Faure,  Histoire de l’art, l’art moderne, Livre de Poche, 1976, pp.178-180) 

Probablement la même joie exprimée  que celle du peuple qu’il peint avec sincérité et amour  et  qui  comme lui, espère  en un monde meilleur ?

 

Christian Schmitt

http://www.espacetrevisse.com

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com