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Quelle ne fut pas ma joie de retrouver dans les médias Vincent Cespedes, après un long silence, au moment où paraît son dernier ouvrage  L’Ambition ou l’épopée de soi paru chez Flammarion. Ah Vincent !  Une belle gueule, de beaux vêtements, il parle bien, et pense le bien. A l’heure de la simplification intellectuelle et de la dichotomie entre le Bien et le Mal, notre philosophe a choisi le camp du Bien, et il le crie haut et fort à qui veut l’entendre.

En l’espace d’une semaine, il est apparu successivement dans l’émission Medias le mag sur France 5, sur les ondes d’RMC, et enfin vendredi onze octobre chez Frederic Taddei dans l’émission Ce soir ou jamais.

Parce que Vincent il a des choses à dire, et accessoirement un livre à vendre, et quand il s’attaque à la philosophie, il rue dans les brancards, il démystifie les penseurs croulants, et va même jusqu’à les rejeter. Il dira même dans un quotidien national, « Je n’adhère à aucun saint canonisé par l’Université, cette vingtaine de Grands-Penseurs-sans-prénom qui gonflent de thèse en thèse : ni Platon ni Nietzsche, surtout pas Kant ou Heidegger ».

Point de concepts dans ses écrits, ils demandent trop de travail.

Ainsi, ce Nietzsche des temps (post)modernes prétend déconstruire toute la philosophie par le simple fait de tirer un trait sur les grands penseurs de l’histoire, de les ranger au placard. Il poursuit : « Mes flirts intellectuels suivent ma quête de vérité ». Il érige le droit, fort louable, et même le devoir de penser sans références. Point de concepts dans ses écrits, ils demandent trop de travail,  point d’ancrage culturel, seul reste le bon mot, la phrase bien tournée, qui permet à l’homme moyen de passer pour un intellectuel. Le parcours initiatique qui peut mener à la vérité ou une vérité, n’est pas de mise.

L’histoire de la pensée est alors passée voire passéiste, elle se doit d’être dépassée, réinventée. Vincent nous en montre le chemin dans, et hors médias.

Cespedes, la philo est à la rue

Quand Cespedes ne court pas les plateaux, il agit comme philosophe attitré sur Internet, tout d’abord sur Rue89 et désormais sur Vincentcespedes.net. On n’est jamais mieux servi que par soi même. Dans ces différents sites et muni de ses phrases idiomatiques, il développe des condensés de théories, plus enivrantes les unes que les autres. Il va, par exemple, dénoncer la bêtise d’une vedette de la télé réalité en sortant de son contexte une citation du philosophe Alain, ou encore comparer l’IPhone à un phallus, symbole de la domination masculine. On en vient rapidement à regretter son manque de connaissances, et à fustiger  les contresens des extraits des quelques auteurs évoqués provenant tout droit du Larousse des citations.

C’est donc cela la philosophie, des maximes, de belles idées, vidées de toute substance, désincarnées et à remplir soi même, car tous les hommes ont la faculté de juger et de penser.

Le discours phare de Vincent tient dans le titre de son ouvrage paru en 2008, La philosophie est dans la rue, titre qu’il a repris pour nommer son site. L’on peut lire et s’imaginer dans ce dernier, Vincent déambuler dans les rues, seul, à l’image du poète maudit, et, aux grès de rencontres inopinées, converser avec des personnes de ce monde, sous l’égide de Socrate. De ces discussions, il en retire une phrase digne d’Oscar Wilde, un bel adage qu’il est nécessaire de suivre. C’est donc cela la philosophie, des maximes, de belles idées, vidées de toute substance, désincarnées et à remplir soi même, car tous les hommes ont la faculté de juger et de penser. Certes la pensée est présente en chacun de nous, il convient cependant de la développer, avec l’aide des Anciens. Les mêmes qu’il fustige tant.

Si l’auteur n’a pas de référents, au moins a-t-il un message, et il tient en un mot, la révolution. Pas étonnant alors de le voir partout annoncer la mort prochaine d’une société déjà dépassée. En effet, il va tantôt prédire la mort d’une certaine idée de la télévision, celle des «grands papas », tantôt la mort prochaine de la démocratie devant la montée des extrêmes. Le penseur devient sous nos yeux ébahis un prophète, l’apôtre du changement. Le changement passe par sa philosophie, ne lui reste plus qu’à trouver des ouailles qui l’écouteront le cœur sur la main, la larme à l’œil, et le mouchoir dans la poche. Vincent désire s’adresser au peuple.

Un révolutionnaire pour Elle

Mais si la révolution passe par le peuple, elle passe avant tout par les acteurs privilégiés de notre penseur de la modernité, les jeunes et les femmes, car Vincent Cespedes est le philosophe jeuniste et féministe du PAF. Ainsi, son roman Maraboutés, ses essais et ses articles sur la toile traitent essentiellement de ses deux sujets qui ont fait sa gloire médiatique. En 2003 paraît Je t’aime. Une autre politique de l’amour, et en 2010, L’homme expliqué aux femmes. Cespedes parle au nom des hommes et pour les femmes. Dès lors, il se fait le théoricien de la « mixophilie », l’alliance de la virilité masculine et de la douceur féminine,  il est un penseur des relations hommes/femmes, un journaliste répondant au courrier du cœur de Elle la caution intellectuelle en plus. Seul le terme philosophe remplace celui de journaliste, quand Kant rencontre John Gray, l’auteur de l’ouvrage Les hommes viennent de Mars les femmes de Venus. Vincent l’a bien compris, quatre-vingts pour cent des lecteurs de romans sont des lectrices.

Un seul mot d’ordre, dire non, rejeter le monde qui s’offre à lui, contester, s’indigner.

Quoi de mieux alors que de vendre ses ouvrages comme des plats cuisinés, simples à utiliser et prêts à l’emploi. Son œuvre est vendue ustensile en main, en tête de gondole, du prêt-à-penser. Tout homme qui critique le penseur pour ménagère de moins de cinquante ans serait pour sûr un phallocrate patenté, rejetant son côté féminin. Non. Il est possible d’aimer les femmes sans goûter au discours féministe de l’intellectuel, comme il est possible de ne pas rejeter le discours des jeunes sans adhérer aux revendications du penseur.

Les jeunes sont les principaux soldats de la révolution tant désirée, il convient donc de leur expliquer la démarche à suivre de façon simple, voire simpliste. Un seul mot d’ordre, dire non, rejeter le monde qui s’offre à lui, contester, s’indigner : « Nos écoles n’apprendront jamais assez à nos élèves la force salutaire du « non », de la pensée qui se refuse à sa propre complaisance. C’est à la société civile d’achever l’éducation de la désobéissance de soi par soi » (in blog la philosophie est dans la rue).  Le « non » est donc la solution aux injustices sociales. De ce fait, s’engager c’est refuser, œuvrer pour un monde meilleur. Comment ? Pourquoi ? Point de réponse à l’horizon.  La philosophie devient sous la plume de l’auteur un slogan publicitaire, une idée abstraite qui n’offre aucune représentation concrète. Vincent a recourt dans ses écrits aux mêmes outils que les médias dans lesquels il opère, la simplification à l’extrême au nom de la compréhension.

Un rebelle entre publicité et puberté

L’intellectuel affirmait il y a peu dans le quotidien Le Mauricien, « Je suis reconnu en France comme un philosophe », il oublie néanmoins de préciser par qui. Peut-être par manque de références. 

Vincent Cespedes est victime de l’Histoire, celle qu’il n’a pas vécue, celle qu’il se désespère de ne pas voir renaitre sous ses yeux, celle de Mai 68.  Son envie est ainsi de recréer un nouveau mouvement, accompagné de ses lecteurs,  un moment où la parole s’est libérée dans la rue et où des débats publics s’organisaient de façon anarchique en bas des immeubles. Le temps béni de la philosophie. Le désir de changement est tellement grand chez ce philosophe rebelle qu’il transpire de tous ses « travaux ». Il oublie cependant tout un pan du peuple qu’il prétend guider, qui ne sont ni des femmes, ni des jeunes. Si la philosophie s’adresse à tout le monde, l’auteur, lui, ne s’adresse qu’à une partie de ce dernier. L’intellectuel affirmait il y a peu dans le quotidien Le Mauricien, « Je suis reconnu en France comme un philosophe », il oublie néanmoins de préciser par qui. Peut-être par manque de références. 

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Andrés Rib

Ancien de la Sorbonne. Professeur de Lettres. Aime le Balto, et la Philo.