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La modernité et la littérature entretiennent des relations pour le moins compliquées. Le silence, denrée précieuse pour le lecteur, ne semble plus être la condition sine qua non du plaisir littéraire.

Nous avions déjà analysé dans ces colonnes (lire : La critique littéraire peut-elle survivre à Internet ?) que la nouvelle critique 2.0 se résumait, hélas, bien trop souvent au compte-rendu d’une impression sensible, et non plus à de savantes mises en perspective globales qui permettent au lecteur de contextualiser, analyser et disséquer une œuvre avec tous les éléments possibles.

Cela donne d’ailleurs une impression étonnante : que la littérature vivrait encore. Le Salon du livre est en cela un évènement exceptionnel, dans lequel des dizaines de milliers de gens se rendent à ce Rungis des lettres où du Guillaume Musso au détail côtoie du Catherine Pancol au kilo, afin de faire comme si la profusion de livres jusqu’à l’écœurement était un signe concret de vitalité littéraire.

Il s’agit, a minima,  d’un rassemblement comparable à celui du Salon de l’agriculture, où les écrivaillons accordent des selfies comme la vache limousine dans son boxe daigne se laisser tâter par le passant.

Or, chacun sait qu’il n’en est rien. Qu’il s’agit, a minima,  d’un rassemblement comparable à celui du Salon de l’agriculture, où les mêmes politiques posent à des stands une semaine après les agapes paysannes, où les écrivaillons accordent des selfies comme la vache limousine dans son boxe daigne se laisser tâter par le passant.

Michel Cymes, Philippe Torreton et les frères Bogdanov : une nouvelle fois, rien n’aura été épargné aux badauds. L’important n’est plus la découverte d’un bel ouvrage, mais la photo d’Amélie Nothomb. Le plaisir ne réside plus dans la visite d’une librairie perdue, mais dans la bousculade, la cohue et le vacarme ; où il faut faire la queue comme à Disney pour obtenir la sainte gribouille de l’auteur passé à la télévision la veille. Le passage porte de Versailles relève de la distraction, voire de l’ostentation. On y parade, et comme au supermarché, le produit vedette est mis en évidence et tout obéit à une savante mise en scène promotionnelle.

Cette lecture qui devient narcissique

A partir des années 70 et 80, l’écrivain n’a pas su résister au vaniteux plaisir de la télévision.

Business d’un côté, et réseaux sociaux de l’autre : telle est l’équation moderniste. Marchandisation de la culture, consumérisme et égocentrisme, tel en est le triptyque. Parce que le livre est un marché comme un autre, il doit avoir sa gloire 2.0 et de « PAL » en #vendredilecture, le quidam y va de son post concernant le dernier navet qu’il est en train d’éplucher. Les plus téméraires vont même jusqu’à faire un « Booktube » afin d’évoquer, par exemple, la qualité du dernier Hunger Games.

Le plaisir de la lecture, par essence solitaire et discret, s’accommode mal des attraits du temps présent. L’exhibition bruyante de notre lecture n’est que l’antithèse de la jouissance littéraire. Celle-ci ne s’éprouve pas dans le dédale bondé du Salon du livre ni dans les critiques réductrices sur Twitter.

A partir des années 70 et 80, l’écrivain n’a pas su résister au vaniteux plaisir de la télévision. Dans les années 2000, le lecteur ne comprend pas que ce n’est pas sur les réseaux sociaux ni dans les festivals « littéraires » qui pullulent partout en France que les lettres vivent. Sinon, depuis toutes ces années, quelque chose d’intelligent serait sorti du Printemps des poètes.

La quête silencieuse, c’est la recherche poétique par excellence : celle de la musique intérieure. La grâce du calme et du repos semblent constituer des paradis perdus pour l’esthète plongé au XXIe siècle, qui cherche à fuir le bavardage et le tapage ; tout comme le souci de soi doit disparaître au profit de l’extase procurée par le génie d’une œuvre. Le silence, comme l’écrit Paul Valéry, n’est-il pas la promesse d’un fruit mûr ?

Julien de Rubempré

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.

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