Avec le développement d’Internet et l’avènement des réseaux sociaux, donner son avis sur un livre et le faire partager au monde entier est devenu à la portée de tout un chacun. Bonne nouvelle démocratique ou mauvaise nouvelle égalitariste ?

Il y a les écrivains, les lecteurs et, entre ces deux figures essentielles de l’espace littéraire, il y a les critiques. Passeurs, démolisseurs, encenseurs : le critique ne jouit pas d’une fonction prédéfinie et pourtant son rôle est capital dans le monde du livre. Depuis Aristote – au moins – il est celui qui tour à tour classe les genres, édifie des théories sur le style, fait découvrir des auteurs, en enterre d’autres. Issu de l’université comme les Raymond Picard ou Roland Barthes ou du journalisme comme les plumitifs si bien croqués dans les Illusions perdues, le critique ne peut être enfermé dans une catégorie professionnelle précise. Il peut enseigner ou tout simplement conseiller. Il peut expliquer ou tout simplement dénigrer. Il peut aussi être écrivain (Sainte-Beuve, Baudelaire, Sartre parmi les plus brillants) décloisonnant ainsi encore plus les rapports incestueux qui existent depuis l’Antiquité entre les auteurs et leurs intercesseurs. Avec la multiplication des médias – magazines, émissions télévisées, journaux – la fonction du critique est essentiellement devenue publicitaire ; davantage attaché de presse des maisons d’éditions que véritable théoricien, le critique est entré dans le jeu de la promotion cathodique faisant oublier au grand public les autres facettes du métier.

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Seulement voilà : Internet a changé la donne. N’importe quel lecteur est capable de s’ériger critique littéraire 2.0 en ouvrant un blog pour écrire ce qu’il pense d’une œuvre. Sans verser dans l’élitisme, cette démocratisation interpelle. Certes, un blogueur peut avoir un meilleur avis qu’un professionnel (ce qui n’est pas d’une grande difficulté dans la mesure où même Christine Bravo a pu être considérée comme critique littéraire), mais cela réduit indubitablement le champ d’expression de cette discipline protéiforme.

Passons sur l’emploi systématique du « je » et sur l’utilisation des sempiternelles formules que chaque auteur du dimanche exhume jusqu’à l’overdose (dans un bon livre, les mots de l’écrivain sont forcément « abrupts » et l’âme « sombre ») ; car le plus important est la prédominance totale de la critique de goût sur toutes les autres formes d’études.

C’est en effet la victoire des « impressionnistes » caractérisés par Anatole France qui basait ses critiques sur le goût et l’impression qu’un livre lui laissaient, sur les autres formes « thématiques » ou « génétiques » qui donnèrent un nouvel élan aux travaux littéraires durant le XXe siècle (grâce notamment à Gaston Bachelard, Jean-Pierre Richard ou l’excellentissime Starobinski). Sans le dénigrer, un blogueur amateur ne théorise jamais sur la littérature. Il n’invente aucun concept, n’a aucune théorie sur un quelconque style, ne fait aucun rapprochement intertextuel pour conférer un sens nouveau.

La démocratisation de la critique induit par conséquent une réduction dramatique du champ de l’espace littéraire, réduit à sa simple fonction de « J’aime / J’aime pas ». La critique se Facebookise.

Sainte-Beuve vaut bien un like.

A voir : un entretien avec Jean Starobinski

 Julien de Rubempré

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.