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On pourrait me reprocher d’écrire un article de commande sur le livre de Julien Leclercq, rédacteur en chef du Nouveau Cénacle. Ce serait bien mal me connaître.

Il est vrai que je n’aurais peut-être pas lu ce livre ni écrit cet article, si je n’avais pas connu Julien, fréquentant assez peu le rayon « Spiritualité » des librairies, et s’il ne m’avait pas fait l’amitié de me laisser lire, il y a quelque temps déjà, la version originale de ce qui deviendra ce beau livre, Catholique débutant, publié aux éditions Tallandier. Je me souviens que j’avais lu alors avec une grande émotion ces pages tapées à l’ordinateur, dans lesquelles m’apparaissait sous un nouveau jour celui en qui je n’avais vu, jusque-là, non sans un brin de jalousie, qu’un séducteur et un fêtard invétéré, amoureux de la littérature et des femmes.

En parcourant ces lignes, je découvrais par la même occasion qu’il avait secrètement cheminé jusqu’au baptême, moi qui ne lui aurais donné ni le bon Dieu, ni la confession ! Il y a pourtant, chez Julien Leclercq, une trinité de l’amour. Si l’amour de la littérature est profondément ancré et enraciné dans cet homme empli de paradoxes, il doit désormais cohabiter avec l’amour de Dieu et l’amour de celle qui l’a choisi. Peu importe. Il est prêt à aimer le monde entier, convaincu, à l’instar de Dostoïevski, dans Les Démons, que c’est la beauté qui sauvera le monde.

Foi et littérature

Pour beaucoup de Chrétiens baptisés à la naissance, la foi est un don inné. J’ai d’ailleurs toujours beaucoup aimé cette histoire que l’on m’a racontée et qui est peut-être fausse. On dit que, jadis, les enfants mort-nés étaient enterrés au pied des murs des églises afin que l’eau, tombant du ciel et glissant le long des murs, vienne baptiser ces innocents qui n’avaient pas eu la chance de pouvoir vivre assez longtemps pour être baptisés. Quant à ceux qui vivent, baptisés alors qu’ils ne sont encore que des êtres balbutiants, ils grandissent dans une foi qui leur semble naturelle tant elle est présente dans leur éducation et dans leur vie quotidienne. C’est pour cela que je suis davantage sensible à la conversion du cœur et de l’esprit.

« Le jeune banlieusard, lecteur de L’Humanité et fervent admirateur du romantisme hugolien, ouvre alors Le Nouveau Testament. »

Julien n’a pas été éduqué dans la foi chrétienne à laquelle il se convertit pourtant en même temps qu’il la découvre. Elle était là, tapie dans l’ombre, dans les valeurs que ses parents ont su lui donner, dans les prières de cette grand-mère aimante et aimée, dans le crachat qu’il jette à la statue du Christ pour impressionner ses camarades, dans cette remarque du professeur du Lycée Louis-le-Grand lorsqu’il avoue ne pas savoir à quoi correspondent les stations du Christ. Le jeune banlieusard, lecteur de L’Humanité et fervent admirateur du romantisme hugolien, ouvre alors Le Nouveau Testament.

La littérature et la foi sont intimement liées chez Julien Leclercq. J’en veux pour preuve les nombreuses et passionnantes citations qu’il égrène tout au long de son texte comme la main du moine fait défiler les perles d’un chapelet dans l’obscurité silencieuse et sacrée de sa cellule. Flaubert raconte que Buffon avait un tel respect et un si grand amour de la langue française que, lorsqu’il écrivait, il mettait à ses poignets des manchettes de dentelle blanche. Je crois pouvoir affirmer que ce même amour anime depuis longtemps Julien Leclercq. Or, depuis peu, cet amour brille d’un autre éclat. Il convoque ses « maîtres et complices », pour reprendre la belle expression de Matzneff, dans son livre, afin de mieux célébrer l’amour de Celui qui l’attendait.

La vérité, rien que la Vérité

Julien Leclercq a choisi l’honnêteté. Fidèle au pacte autobiographique, il nous dit la vérité toute nue. Mais celle qu’il nous livre est la plus pénible et la plus difficile à avouer car elle touche à son intimité la plus profonde et s’enracine dans la foi. Il faut être passé par des moments de douleur extrême et de grande plénitude pour être capable de dévoiler cette vérité-là. Ce n’est pas d’audace dont il faut s’armer, mais bien de courage. Il ne nous cache rien, de ses errances amoureuses à ses tentatives maladroites pour racheter ses erreurs, de ses pertes de repère à la ferveur débordante de son engagement au service de la foi. Tout y passe. Il ne se détourne pas pour pleurer et se livre tout entier lorsqu’il s’effondre sur sa chaise, sous les ogives de Notre-Dame de Paris, lorsqu’il apprend la mort de son ami Jean ou bien lorsqu’Armelle l’abandonne à son chagrin suite à une énième incartade amoureuse.

« Julien pleure, mais ne tremble pas : il nous montre sans aucune honte, mais avec pudeur, ce qu’il fut et ce qu’il est encore aujourd’hui. »

Ces larmes qui ponctuent le récit, sont les manifestations éphémères d’un cœur converti. Ambroise, évêque de Milan, élevé au statut de saint par l’Eglise, alors même que rien ne le prédestinait à devenir chrétien, lui qui n’était pas baptisé lorsque la foule le désigna pour devenir évêque, a écrit ces mots magnifiques sur les larmes de Pierre : « Pierre souffrait et pleura son erreur. Je ne trouve pas dans les saints textes qu’il ait parlé, j’y trouve qu’il a pleuré ; j’y lis ses larmes non son excuse. Il est possible de laver ce qu’il est impossible de défendre. Que donc les larmes lavent la faute que la bouche tremble de confesser. Les pleurs procurent le pardon tout en ménageant la honte de l’aveu. Elles n’implorent pas la rémission, elles la méritent. » Julien pleure, mais ne tremble pas : il nous montre sans aucune honte, mais avec pudeur, ce qu’il fut et ce qu’il est encore aujourd’hui. Il est assez lucide pour comprendre que ses pleurs ont lavé la faute mais que le baptême ne l’a pas rendu saint du jour au lendemain, comme il l’écrit : « Le baptême ne m’a pas rendu parfait. Je suis toujours colérique et susceptible. Je n’ai pas vécu une année d’extase permanent au pied de la croix, à remercier Dieu de m’avoir rendu bon et doux. Mais j’ai appris à regarder mes démons en face et à repartir du bon pied, en dépit de mes faiblesses et de mes manquements. » Sa colère, Julien la retourne parfois contre ceux qui ne respectent pas sa foi nouvelle, se transformant alors en gardien inflexible. On le voit surgir de sa prière, alors qu’il est agenouillé devant un petit autel, à Rome, dans le Panthéon, afin de réprimander un couple de touristes qui a décidé de franchir les barrières qui protègent l’autel pour faire un selfie !

Aux racines de la foi

Ce témoignage, vivant et vrai, nous plonge aux origines de notre foi. La maladresse de ce néo-chrétien, ignorant les rites que les fidèles exécutent quasi-mécaniquement autour de lui nous rappelle ce que fut la foi des premiers chrétiens, une foi encore naïve et pure, une foi qui a une telle confiance en la puissance et la présence de Dieu qu’elle peut lui demander de guérir une rage de dents ! Lorsque, le dimanche suivant son baptême, Julien se rend à l’église de Boulogne, il choisit le banc le plus reculé pour qu’on ne le voie pas hésiter à chaque prière, à chaque geste. Peut-être que ce jour-là, son cœur était le plus pur parmi tous ceux qui s’étaient assemblés pour communier. Cette maladresse va de pair avec le doute.

« Il n’y a que deux chemins possibles : renoncer et refuser que cela puisse arriver ou bien tenter de pardonner. »

A la lecture de ces pages, il apparaît comme une évidence que le doute est inhérent à la foi. Comment ne pas douter face aux événements survenus au Bataclan, durant lesquels son ami Charles a failli perdre la vie et a été profondément atteint non dans sa chair, mais dans son âme ? Julien Leclercq se réfugie dans la prière. Il n’y a que deux chemins possibles : renoncer et refuser que cela puisse arriver ou bien tenter de pardonner. J’ai repensé, en parcourant ces lignes sur le Bataclan, à la discussion que j’avais eue avec un prêtre rwandais, le Père Antoine, converti par des Pères missionnaires. Ce dernier, à l’âge de treize ans, face aux massacres qui avaient touché sa famille et ses amis, avait douté avant de choisir le pardon et de s’engager dans la prêtrise. Croire n’est pas un contrat que l’on signe pour une vie d’éternité, mais bien une lutte permanente et quotidienne contre le doute. Julien Leclercq nous le rappelle ici de manière franche et directe. Il a ouvert une voie qui s’annonce longue et périlleuse, mais il est animé de ce courage inébranlable des premiers chrétiens qui, face au danger, proclamaient qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.

Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral est professeur de Lettres classiques dans un Lycée de la région bordelaise. Sans aucune autre qualification, il ose s'intéresser aux lettres et à l'art, de façon générale. Les voyages ne l'intéressent pas.