Le dernier ouvrage d’Alexandre Devecchio, Les Nouveaux Enfants du Siècle paru aux éditions  du Cerf porte un regard sans concession sur la jeunesse actuelle, sa fragmentation et ses différents maîtres à penser. Si les noms de Dieudonné et Eric Zemmour sont connus du grand public, le dernier, Jean-Claude Michéa, l’est beaucoup moins. Coup de projecteur sur le philosophe de l’autre gauche.

Le socialisme vit actuellement des heures tristes. Entre la désertion du vote populaire, ancienne base électorale du PS et de l’ex-Parti communiste, et le rejet de la social-démocratie, certains intellectuels n’hésitent pas à porter un coup de canif aux prétendues valeurs de la gauche moderne portées par le progressisme, l’européisme et le libéralisme, à l’image de Jean-Claude Michéa.

« C’est naguère l’image de l’industriel désireux d’expansion mettant en pratique les préceptes d’Adam Smith, aujourd’hui celle du trader américain prônant la réussite de Madoff. »

Originaire de Montpellier, l’intellectuel et ancien professeur de philosophie Jean-Claude Michéa apparaît aujourd’hui comme le penseur de l’autre gauche, celle qui refuse de se plier aux exigences de la sociale démocratie actuelle, synonyme de Parti socialiste, et rejette, au nom d’une véritable pensée de gauche, le capitalisme contemporain. Etiqueté aujourd’hui comme Réactionnaire de gauche, Michéa remet en cause le libéralisme mondialisé qu’il associe au progressisme et à ses valeurs. Selon lui, le progrès est l’enfant illégitime du libéralisme et de l’individualisme. Sous couvert d’une volonté farouche d’améliorer la condition des hommes et des femmes, le progressisme leur permet de lutter pour eux-mêmes, de s’extirper de leur condition, le tout dans une perspective égalitariste. Il en résulte une lutte de soi contre l’autre, dans laquelle l’Homme se noie dans un certain narcissisme, une culture de l’égo, au détriment du bien commun et de la culture du don.

Dans ses nombreux ouvrages, Michéa fustige et dénonce cette idée du dépassement de soi, cette forme d’hybris contemporain,  « C’est naguère l’image de l’industriel désireux d’expansion mettant en pratique les préceptes d’Adam Smith, aujourd’hui celle du trader américain prônant la réussite de Madoff ».

La pensée michéenne : le retour à un socialisme authentique ?

L’essentialisme dont il fait preuve à l’égard de la classe populaire vue comme naturellement vertueuse est à mettre au crédit de ses détracteurs, fussent-ils pour bon nombre des McCarthy en culottes courtes.

Jean-Claude Michéa c’est aussi l’homme qui a remis au goût du jour George Orwell. Engoncé dans les bibliothèques entre Erik Orsenna et Catherine Pancol, l’auteur de 1984 et de La ferme des animaux méritait un meilleur traitement. On redécouvre alors depuis peu la Common Decency, notion orwellienne de la décence ordinaire, celle des des gens de peu : il y a des choses qui ne se font pas. Proche de la pensée d’Albert Camus symbolisée dans Le Premier homme par l’expression «  Un homme ça s’empêche », Jean-Claude Michéa développe, à l’aune de George Orwell et de Marcel Mauss, l’idée d’une conscience de classe mue par l’idée de l’entraide et du partage : « Donner, recevoir et rendre ». 

Jean-Claude Michéa c’est enfin l’homme qui a démocratisé la lecture de Christopher Lasch, sociologue et historien américain qui, dès les années 90, analysait avec pertinence la fracture actuelle entre le peuple et les élites, et la victoire de ces derniers.

La dialectique de Michéa est légitime à bien des égards, néanmoins certaines critiques qu’elle a enfantées ne sont pas sans fondement. Certes, la pensée du philosophe a fait l’objet de nombreuses attaques des plus insensées comme son éventuel populisme, notamment de la part du « penseur » Bernard-Henri Levy, mais l’essentialisme dont il fait preuve à l’égard de la classe populaire vue comme naturellement vertueuse est à mettre au crédit de ses détracteurs, fussent-ils pour bon nombre des McCarthy en culottes courtes. Le philosophe de Montpellier se défend corps et âme de cette hérésie : « Évidemment, même dans les classes populaires, les comportements égoïstes peuvent exister mais, globalement, […] les rapports d’entraide existent beaucoup plus […]. Ce n’est pas que l’homme des quartiers populaires serait par nature […] un être idéal — c’est un être complexe, capable du meilleur que comme du pire —, mais il reste dans les quartiers populaires des structures de vie commune, fondées sur l’anthropologie du don ». La démonstration n’est pas pleinement convaincante.

Une vision mythifiée des classes laborieuses

Certes, la logique libérale n’est pas le moteur premier des gens issus du peuple, « ils ne cherchent habituellement ni à s’enrichir, ni à exercer du pouvoir, ni à vivre au détriment de leurs semblables », néanmoins leurs agissements sont aussi régis par une volonté de vivre, et pour certains de survivre.

Sans tomber dans la caricature Godwin qu’ont usée Frédéric Lordon (adoubé durant la création du collectif « Nuit debout » par les mêmes idolâtres de Michéa) ou encore Philippe Corcuff visant à décrire l’homme du peuple comme  susceptible de « « capable de tout », et d’abord de « casser du gay », de « ratonner » ou de « lever le bras à Nuremberg » » (In Mediapart) , nous sommes forcés de reconnaitre que ce dernier n’est pas uniquement mu par le désir de donner, de recevoir et de rendre. C’est aussi le « salaud de pauvre » cher à Marcel Aymé dans la bouche de Jean Gabin, cet homme faible d’actions par manque de courage, ce même homme qui répond aux sirènes du Front National par réflexe de survie. L’instinct primaire confine alors au détournement de l’autre pour mieux se protéger. Certes, la logique libérale n’est pas le moteur premier des gens issus du peuple, « Ils ne cherchent habituellement ni à s’enrichir, ni à exercer du pouvoir, ni à vivre au détriment de leurs semblables », néanmoins leurs agissements sont aussi régis par une volonté de vivre, et pour certains de survivre. Dès lors, la quête du gain et le calcul égoïste deviennent le dernier horizon possible. De plus Michéa oppose à la common decency orwelienne des classes populaires, une culture bourgeoise et égoïste, régit par l’appât du gain.

La solution est simple, plaisante, mais réductrice par moments. L’ensemble des pratiques en société, et des us et coutumes de cette même classe populaire ne sont pas inhérentes à ceux d’en bas, mais provient avant tout de ceux d’en haut, qui ont su démocratiser les règles de bienséances à tout un pan de la population. Il est permis de ne pas croire en la morale des classes populaires, et l’éventuel Rousseauisme dont ferait preuve Michéa à l’égard de ces dernières trouverait alors ses limites.

L’idée selon laquelle la logique du don serait une constante de classe n’est malheureusement plus celle de la première partie du XXème siècle, en France et en Grande-Bretagne. Les mutations opérées à la fin des années 80 ont délié le tissu associatif sous protectorat communiste  ainsi que leurs valeurs qui existaient alors notamment dans les banlieues, au profit d’un retour aux valeurs religieuses. La logique d’entraide de classe s’est désormais substituée à une logique d’entraide ethnique. Le peuple de gauche ne fait plus un, il n’est plus uni sous la même bannière.

Jean-Claude Michéa est en accord avec le constat que l’on peut faire des sociétés françaises. Néanmoins il en rejette les causes civilisationnelles au profit d’une cause économique, dont les deux seules valeurs seraient celles du droit et du marché. Une véritable religion du libéralisme qui ne produirait ainsi aucune valeur commune autre que la volonté de posséder. Cette même absence de règles, de morale qu’impose le libéralisme laisse alors un espace libre, et a pour conséquence le retour à des valeurs religieuses, notamment dans les quartiers populaires.

Le ruban de Moébius que Michéa utilise aisément dans son argumentation prend tout son sens. L’atomisation des êtres est vecteur de repli sur soi, mais la sociologie culturelle des êtres et leur rapport ontologique avec leur civilisation  ne sont pas la conséquence première de ce capitalisme forcené. Michéa ne propose en guise de réponse qu’une seule et même face du ruban : « Les mouvements migratoires sous la pression du libéralisme rendent les nations beaucoup plus hétérogènes sur le plan ethnique qu’autrefois et par conséquent tout cela rend plus difficile le travail de fédération des peuples sous un drapeau politique commun « . Le philosophe privilégie une sociologie économique au détriment d’une sociologie culturelle.

A travers George Orwell, c’est aux gens ordinaires que Jean-Claude Michéa souhaite rendre hommage. Le philosophe incarne dès lors pleinement la phrase de l’auteur de La Ferme des animaux : « Peut-être que, au moment critique, les gens ordinaires se montreront plus intelligents que les malins – en tout cas je l’espère. »

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Andrés Rib

Ancien de la Sorbonne. Professeur de Lettres. Aime le Balto, et la Philo.