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Après La Piste Pasolini (son premier livre couronné en 2016 par le Prix des Deux-Magots et le Prix François Mauriac de l’Académie Française), Pierre Adrian publie Des Âmes simples aux éditions des Equateurs. Un récit méditatif et dépouillé qui nous emmène dans un monastère situé dans les hauteurs pyrénéennes.

De la Trièves que Giono a décrit à travers Batailles dans la montagne et Un Roi sans divertissement, Pierre Adrian n’en a pas retenu que cette magie – presque panthéiste – qui anime la montagne, et en fait un élément vivant à part entière. Car ce supplément de vie ou, plutôt, ce témoignage de la vie, c’est ce monastère dans lequel le narrateur choisit de se recueillir quelques temps. C’est là qu’il rencontre Frère Pierre, le curé de la vallée d’Aspe, qui baptise, marie et enterre les brebis de sa contrée à contre-courant d’une époque rongée par la désespérance. Sans divertissement, nous disait Pascal, un roi est un homme plein de misères : Pierre Adrian nous démontre que ce refuge loin de la folie mondaine peut au contraire être un rempart contre son bruit, sa vacuité et ses passions.

« Le narrateur tutoie une sorte de félicité terrestre dans cet îlot spirituel et fraternel ».

Ces âmes simples sont ce troupeau d’éclopés, de solitaires, de vagabonds qui peuplent les chemins montagneux auxquels Frère Pierre ouvre toujours sa porte alors qu’ils n’intéressent plus leurs semblables : « Ils seraient mes personnages, ces hommes de la France du dedans. Celle qu’on voit mal puisqu’on lui marche dessus. Dans le chahut des pèlerins et l’existence si dense de curé que je découvrirais, Pierre avait pris le temps de me voir une fois par jour. (…) Ces discussions si courtes, je voulais les approfondir, victime de l’époque ».

Il est bien sûr question de foi au cours de ces pages, qui s’éprouve non seulement face aux hommes de tous les horizons mais aussi face aux éléments (la montagne, l’eau) et à l’air d’un temps sécularisé. A l’instar du héros de La Chartreuse de Parme qui jouit de son bonheur d’être en prison, le narrateur tutoie une sorte de félicité terrestre dans cet îlot spirituel et fraternel.

La force d’un récit poétique

Certains critiques vitupèreront peut-être contre le trop-plein d’adjectifs qualificatifs, mais ces emplois se justifient pleinement étant donné qu’il s’agit d’une rencontre avec un univers non-familier qu’il faut nommer, décrire, qualifier au sens propre du terme. Le style est dépouillé, aérien. Il se veut simple et empreint de mystères, comme l’est Frère Pierre. Ces lignes, qui hésitent perpétuellement entre le romanesque et le poétique, font songer à ce que Jean-Yves Tadié nous explique dans Le Récit poétique  : « Le récit poétique en prose est la forme du récit qui emprunte au poème ses moyens d’action et ses effets, si bien que son analyse doit tenir compte à la fois des techniques de description du roman et de celles du poème : le récit poétique est un phénomène de transition entre le roman et le poème ».

« Le centralisme fasciste n’a jamais réussi à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation ».

Cette prose poétique se déploie en lyrisme – toujours contenu – et seuls les chants religieux permettent cet envol de la voix. La littérature et la foi peuvent illuminer ce désert spirituel qu’est notre monde : « L’imagination reste tout de même le meilleur viatique au présent. Une chiquenaude à ce monde du plein ». La plénitude comme réponse au plein, l’espace comme réponse au vide.

Quelques livres récents rappellent Des Âmes simples : Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson, d’abord, pour redécouvrir cette France des oubliés. Cantique de l’infinistère, de François Cassingena-Trévedy, aussi, afin de saisir le sacré d’un corps-à-corps entre un homme et le silence de la Création. Et d’autres, plus anciens, comme Pier Paolo Pasolini. Ce dernier n’écrivait-il pas, dans ses Ecrits corsaires : « Le centralisme fasciste n’a jamais réussi à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation » ?

Liens : 

Découvrir Des Âmes simples sur le site des éditions des Equateurs 

Pierre Adrian présente La Piste Pasolini sur France Info 

Relire notre article sur le dernier livre de Sylvain Tesson 

 

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.