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Deux mois après la publication de Cirque Mort, Gilles Sebhan répond à nos questions  en tranchant dans le vif.

Rencontre avec un écrivain délicat et violent dont dont les œuvres parfois choquantes méritent un plus large lectorat. Entretien. 

Vous avez publié début 2018 votre premier « polar » officiel,  Cirque Mort.  Comment pourriez-vous expliquer votre évolution, des romans autobiographiques à la fiction officielle ? 

Je crois que cette évolution n’en est une qu’en apparence. J’ai toujours considéré les genres comme des moyens plutôt que comme des fins, et je les ai transgressés à plaisir. Au fond, j’aime bien partir d’un genre, car il impose des codes, il souligne des frontières, il trace des lignes rouges, ça me permet plus aisément de montrer à quel point mon travail consiste à déborder de ces frontières, à saloper la géographie de la littérature conforme.

Il y a sans doute aussi le désir en écrivant un polar de m’adresser à un public plus large. Je pense que la lecture constitue un malentendu. J’avais envie d’aggraver ce malentendu.

Il vous aura fallu une dizaine de livres pour quitter complètement les repères autobiographiques : ne plus parler de soi, est-ce le but de l’écrivain français du XXIe siècle ? 

Je n’opposerais pas du tout l’écriture de soi et la fiction, ce sont les deux faces d’une même pièce, en ce qui me concerne du moins. L’un des points de départ de Cirque mort, c’est ma volonté justement de raconter l’histoire la plus intime qui soit, celle qui me lie depuis toutes ces années à un garçon dont le fonctionnement mental diffère du nôtre. J’ai déjà écrit sur lui, je voulais m’approcher encore, redire les choses autrement. Je me suis rendu compte que les a priori peuplaient les esprits, que notre relation serait jugée avant même d’être lue. J’ai imaginé ce polar pour que mon aventure intérieure devienne visible et partageable. Je ne sais pas si c’est très 21ème siècle mais en tout cas c’est une expérience.

À plusieurs reprises, l’un des personnages de Cirque Mort, le Docteur Tristan définit « son » grand remplacement : celui qui sera mené par les petits « insensés » qu’il accompagne dans ce centre thérapeutique. En la faisant entrer en littérature, vous détournez la thèse décriée de Renaud Camus et du grand remplacement ethnique. Peut-on encore écrire sur tout ? Doit-on encore écrire sur tout ? 

J’ai participé il y a quelques années en compagnie de Camus, Matzneff et d’autres à un colloque sur l’autocensure. Et en effet, non seulement on ne peut pas écrire sur tout mais on s’en empêche. C’est bien dommage, si l’on considère encore que la littérature est une entreprise de vérité. Je dis bien de vérité, et pas de haine. La théorie du grand remplacement me semble la plus paresseuse qui soit. Et bien sûr la plus méchante. Ce n’est pas une nouveauté chez Camus. Dans Tricks déjà, une scène m’avait frappé où le narrateur envoie sur les roses un Arabe dans un square… pour le simple fait qu’il est arabe. Non, mon détournement de ce grand remplacement dans Cirque mort n’est pas un hommage, mais un contre-pied. Le docteur Tristan souhaiterait sans doute une humanité nouvelle, sans tradition peut-être et capable de se réinventer. Les petits insensés sont des créateurs, les habitants de la petite ville ne sont que des rôles. C’est cette comédie-là, la comédie sociale, qu’il m’intéresse de dénoncer.

Vos livres précédents ont parfois pu évoquer des amours homosexuelles masculines. Dans Cirque Mort c’est la femme du Lieutenant Dapper qui semble interroger son orientation sexuelle. Pourquoi avez-vous choisi de n’écrire qu’une simple évocation de la relation entre Anna et Hélène ? 

Je voulais raconter comment un représentant des forces de l’ordre bascule dans la transgression et l’irrationnel. Il me fallait donc partir de la situation la plus normée qui soit. C’est vrai que l’histoire ne repose pas sur des amours masculines mais on peut quand même voir dans les garçons du centre thérapeutique, dans leur folie, une forme de contestation d’un modèle dominant. Cette force de contestation, c’est un peu l’homosexualité telle que je la conçois. Et puis, je crois qu’il y a quand même un personnage qui pourrait devenir homosexuel, qui est disons un homosexuel en puissance, c’est Théo, le fils de Dapper. Peut-être que c’est ça au fond: je voulais parler de l’homosexualité avant qu’elle n’advienne, dans son enfance.

Les pamphlets de Louis-Ferdinand Céline doivent-ils être réédités ? Charles Maurras doit-il être commémoré ? Tony Duvert doit-il être lu davantage ? L’écrivain maudit a-t-il de beaux jours devant lui ? 

Chacune de ces questions demanderait une réponse complète. Je vais donc trancher dans le vif et m’attirer quelques ennemis supplémentaires. Pour ce qui est de Maurras, je le connais fort mal, mais il ne m’est pas sympathique et c’est un euphémisme. Je ne vois aucun intérêt à le commémorer. En soi, la commémoration est une chose un peu chiante de toute façon. Concernant les pamphlets de Céline, je n’étais pas pour une réédition et je vais expliquer pourquoi. Rééditer signifie mobiliser toute la chaîne du livre, prendre une place qui pourrait être occupée par un nouvel écrivain sur une table de libraire. En deux clics, on peut lire les délires du bonhomme sur le net, ça suffit bien, non? 

On ne peut pas confondre les chantres de l’extrême-droite avec les vrais maudits, êtres délicats, douloureux, affamés – et surtout qu’on ne lit pas. Duvert, Augiéras, Sénac, trois poètes qui aimaient les hommes. Il faut croire que ma ligne de démarcation se situe plutôt de côté-là.

En 2015, vous présentiez au public une série de portraits de peinture. Arthur Dreyfus vous qualifie de « peintre du mystère des garçons ». Pouvez-vous nous donner votre vision des liens entre la littérature et l’art pictural ?

Je crois que la peinture vient quand les mots manquent, d’une manière ou d’une autre. C’est une entreprise de silence. Dans le meilleur des cas, c’est une activité qui a à voir avec l’invocation des absents et la traversée de la mort. J’ai été très frappé par les portraits du Fayoum, faits du vivant des modèles mais destinés à les accompagner dans leur voyage vers l’au-delà. 

Le lien entre la peinture et la littérature, je ne l’ai vu qu’après coup. Sans le vouloir, de toiles en toiles, je suis retombé sur l’enfance, une enfance au savoir inestimable. Il faut croire que c’est le grand mystère que  je continue d’interroger.

Les dialogues de votre roman ne sont pas transcrits de manière traditionnelle. Le lecteur peut y perdre un certain sentiment de réel et y gagner une complexité de la fiction. Quelle est la part de l’effet de réel dans la littérature en 2018 ? Un roman doit-il faire vrai

C’est une tendance aujourd’hui en effet. Aux Etats-Unis, la narrative non-fiction est à la mode. Ici, un certain réalisme, une certaine actualité, semblent constituer des gages d’une littérature sérieuse, c’est-à-dire qui ne se regarde pas le nombril mais s’occupe du monde. Le plus rusé et le plus talentueux des écrivains à aller dans ce sens, c’est sans doute Emmanuel Carrère. Malheureusement, le roman doit faire dans le réel pour se vendre. C’est aussi un simple enjeu économique. Ce qui est perdu là-dedans bien sûr c’est la poésie, qui en littérature, n’est pas la chose la plus en vogue. J’espère pour ma part développer à travers mes livres les visions d’un monde parallèle au nôtre, qui lui ressemble sans pouvoir y être assimilé. Plutôt que de promener une caméra sur l’actualité, j’aimerais qu’on voyage à l’intérieur d’un crâne.

Pourquoi la littérature est encore votre forme d’expression favorite ? Pourquoi existe-t-elle encore ? Que faire pour lui insuffler un élan vital ?

La littérature est mal en point, Duras l’avait annoncé, c’est comme ça. La multiplication des écrans la rend moins indispensable. C’est pourquoi elle ne me semble intéressante que comme une aventure très solitaire. Une aventure, vraiment. Qui concerne la vie, qui engage dans une voie escarpée où l’on ne peut être suivi. Malheureusement, c’est tout à fait le genre de définition qui détourne les gens de la lecture. Ce qu’ils acceptent encore d’un livre, c’est ce qu’ils attendent aussi du cinéma ou des reportages: des histoires. C’est pourquoi j’ai écrit Cirque mort. On croira lire une histoire alors que c’est une expérience, comme un chimiste en fait dans son laboratoire. Il n’y a plus qu’en rusant que la littérature pourra rester vivante.

Quels conseils de lecture pour les lecteurs du Nouveau Cénacle ? 

Pour l’actualité, je leur conseille le très beau livre d’Alain Blottière, prix Décembre l’an dernier, qui évoque un garçon enlevé par des djihadistes dans le désert, ça s’intitule Comment Baptiste est mort et ça vient de sortir en Folio.

Pour les indémodables, je leur conseille: tout W.G. Sebald mais particulièrement Les Emigrants, tout Imre Kertesz mais particulièrement Être sans destin, tout Roberto Bolaño mais particulièrement Des putains meurtrières. Et bien sûr encore et toujours Tony Duvert.

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.