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« Dieu se rit des créatures qui déplorent les effets dont elles chérissent les causes. »  – Jacques-Bénigne Bossuet, apocryphe.

« C’est bien peu de choses que l’homme, et tout ce qui a fin est bien peu de choses. Le temps viendra où cet homme qui nous semblait si grand ne sera plus, où il sera comme l’enfant qui est à naître, où il ne sera rien. » – Jacques-Bénigne Bossuet, Méditations sur la brièveté de la vie.

 

La dystopie de Laurent Obertone a de quoi effrayer, surtout son premier volet, Le jour où tout s’embrasa. Une énième intervention en banlieue, cité Taubira, on appréciera l’hommage, et cette fois-là, un flic craque et shoote une racaille. Voilà le point de départ d’un embrasement généralisé, avec multiplication des attentats islamistes et création d’un califat à Paris, lynchage du Président de la République, Jacques Chalarose, venu s’excuser au nom de la France, explosion de la barbarie contagieuse sur l’ensemble du territoire… Le premier volet conte les trois premières journées ; le second, intitulé Le temps des barbares, le mois suivant.

L’efficacité romanesque est énorme. La fresque est chorale, vous pouvez d’ailleurs tenter de trouver quelles sont les personnalités réelles qui y ont leur épigone, épouvantable au sens premier, qui suscite l’épouvante, dystopique, et pourtant, c’est là son acmé, terriblement crédible ! Laurent Obertone s’est immergé au cœur du Renseignement pendant deux ans, ce qui lui a permis d’échafauder son intrigue sur des hypothèses de travail réelles – ce qu’a reconnu l’avocat du ministère de l’Intérieur, si l’on en croit la couverture de l’édition de poche du premier tome, Le jour où tout s’embrasa.

Un récit choral pour analyser la tragédie française

Le second volet, Le temps des barbares, poursuit la descente infernale de la France sur le mois suivant, avec un grand mérite : mettre en évidence le cynisme et l’opportunisme de ceux qui se prétendent l’élite du pays. Les donneurs de leçons patentés qui n’assument pas la réalité de leur politique sont insupportables, pire sont ceux qui s’en prémunissent et qui derrière, reviennent prendre la main en se posant en sauveurs de la République et de la démocratie, en faisant reposer la responsabilité des événements sur leurs ennemis idéologiques de tout bord. D’autant plus si ces derniers sont innocents des crimes dont ils sont accusés (et présumé coupables, cela va de soi dans une démocratie et un État de droit comme la France de 2019).

Autre mérite de Guerilla, son caractère choral. Laurent Obertone anime et analyse la situation et les événements à travers tous les points de vue incarnés par une kyrielle de personnages à l’image de la diversité sociale française contemporaine. Le lecteur entre ainsi en empathie, à des degrés divers, avec les acteurs de ce roman, comprend leur fonctionnement et leur réflexion, s’autorise à changer d’avis ou à pondérer son opinion, et réalise certaines réalités que d’aucuns cherchent à minimiser. La fiction sera toujours plus puissante que la réalité pour comprendre le Réel.

L’éditeur, Ring, excellent par ailleurs, vante un rapprochement avec 1984 de George Orwell, peu crédible si ce n’est l’enfermement dans une réalité dont on voudrait s’échapper, et avec Soumission de Michel Houellebecq, Guerilla étant de ce point de vue la version guerrière du roman de Houellebecq. Nous rapprocherons plutôt Guerilla du Camp des Saints de Jean Raspail en raison de la lâcheté des élites politiques et religieuses. À cette différence, toutefois, que chez Obertone la lâcheté est la chose la mieux partagée au monde, qu’elle concerne quasiment chacun des personnages à un titre ou un autre, et quelque soit le courage dont certains font preuve par ailleurs. Guerilla pose la question qui tue, celle que tout un chacun se pose ou s’est posée depuis l’Occupation allemande de 1940, que ferais-je si une telle situation se présente ?

La littérature pose plus de bonnes questions qu’elle ne propose de réponses toutes faites, écrivait peu ou prou le génial Alberto Manguel. C’est le cas avec ce roman d’anticipation de Laurent Obertone qu’on ne lâche plus une fois entamé ! C’est d’autant plus le cas que Guerilla est une œuvre basée sur des hypothèses de travail réelles des services de l’État…

 

 

[1]Laurent Obertone, Guerilla t.1 – Le jour où tout s’embrasa, La Mécanique Générale, 2018, 401 pages.

      Laurent Obertone, Guerilla t.2 – Le temps des barbares, RING, 2019, 426 pages.

 

Le Librairtaire

Le Librairtaire

Historien de formation, Le Librairtaire vit à Cordicopolis. Bibliophage bibliophile, amateur de caves à cigares et à vins. http://librairtaire.fr/wordpress/