Ma carrière de CRS est déjà terminée. Attendre les ordres pour attaquer et se laisser insulter de tous noms d’oiseaux connus et inimaginables, non merci. Et puis la haine ce n’est pas mon truc. Je veux de l’amour, du plaisir, de la reconnaissance. Alors voilà, j’ai trouvé mon avenir, ma voie, mon champ-contrechamp… Temps pluvieux, remaniement heureux : je divorce avec Manuel Valls et je demande Aurélie Filippetti en fiançailles. Je m’inscris à la Fémis. Je veux devenir réalisateur de cinéma.

Oui, la caméra m’inspire. Elle me parle depuis ma tendre enfance et le récit de Lawrence d’Arabie. Combien de fois dans ma baignoire ou dans mes rêves les plus dingues, ai-je déjà posé en smoking nœud pap sur le tapis rouge et gravi les marches de Cannes au bras de ma charmante épouse en robe Prada ? Combien de fois ai-je déjà soulevé la Palme en costume à pois Dolce & Gabbana (ou portant le maillot n°23 de Michael Jordan) et remercié mes parents, mes acteurs, mon producteur… Sur le plateau du Grand Journal, Michel Denisot me demandera ce que je ressens après avoir reçu la Palme. Fréderic Lopez m’interrogera sur mon enfance quand Anne-Sophie Lapix m’invitera à dîner avec Patrick Cohen. C’est à moi ! Paris Match et Télé 7 Jours seront invités à la maison. Europe 1 et RTL se déchireront pour m’avoir dans leur matinale. Je vais réaliser mon propre avenir.

Alors voilà, tel Spielberg, je porterai la casquette pour me distinguer des techniciens. Aucun intermittent. Que des CDI, fidèles, mordus, dévoués à la cause. Une caravane pour deux et la cantine pour tous. Je serai entouré du Beethoven des ingénieurs sons, du Stendhal des scénaristes, du Pipo Inzaghi des cadreurs, du Serge Bubka des perchistes. Mes travellings seront aussi précis qu’une course d’Usain Bolt. Pour être le meilleur sur la place, il faut juste comprendre que quand tu vois Il était une fois en Amérique, tu ne pourras jamais réaliser Il était une fois en France ; que lorsque tu parles d’une fiction des frères Dardenne, tu es cinéphile sans même avoir regardé un extrait du Gamin au vélo.

André Manoukian me dégotera une nouvelle star. Harry Roselmack me plongera en immersion dans les castings d’Hollywood à la recherche des plus belles actrices. Je chasserai Keith Urban des plateaux pour avoir Nicole Kidman pour moi seul. Je brûlerai toutes les petites culottes d’Eva Longoria et les soutiens-gorges de Sophie Marceau pour être certain qu’elles n’en porteront plus jamais. J’appellerai Evangeline Lilly pour lui dire qu’elle ne sera plus jamais perdue en jouant dans mes films. J’organiserai une projection privée de Pretty Woman avec Julia Roberts pour lui souffler à l’oreille que le temps n’a jamais eu d’emprise sur elle. Je remplacerai Bruce Willis par Kerry Washington pour incarner Johnna Mc Cain dans Die Hard 6.

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchiront mes cheveux sous ma casquette, je mettrai en scène Le Bateau Ivre de Rimbaud et Les Paradis artificiels de Baudelaire. Je referai Casablanca avec Humphrey Bogart en hologramme. Je remonterai Citizen Cane en 3D. Je mettrai de la couleur dans les yeux de Chaplin et Orange Mécanique passera enfin au Rouge. Mon remake de Metropolis sera à l’affiche du Grand Rex 365 jours par an. Pour que les films durent plus longtemps, j’ajouterai quelques méchants dans Mon nom est personne et mettrai même un peu d’orage dans Chantons sous la pluie. Je rachèterai les droits du Jardin du diable pour que la réplique finale de Gary Cooper « Si la terre était faite d’or, je crois que les hommes mourraient pour une poignée de poussière » devienne mon épitaphe.

Je remplacerai les lettres HOLLYWOOD par EASTWOOD pour toujours m’inspirer de l’un des meilleurs. Johnny parlera enfin dans Point de Chute et il chantera dans Détective. Je conserverai Brad Pitt dans un congélateur pour qu’il ressemble toujours au gamin d’Au milieu coule une rivière. Je co-signerai Don Quichotte avec Terry Gilliam et Jean Rochefort finira malgré tout par monter à cheval. Je financerai la retraite de Soderbergh pour qu’il vive éternellement. Je tournerai la suite de Bienvenue chez les ch’tis en Bretagne (car partout où tu vas, tu croises toujours un breton). J’écrirai la suite d’Inception et ce sera La Tour infernale. La vie ne sera plus jamais un long fleuve tranquille. 

Fabrice Piofret

Fabrice Piofret

Fabrice Piofret

Il paraît que ma photo traîne dans la chambre de Julien de Rubempré... 34 ans.