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Après sa magistrale biographie de Bonaparte, Patrice Gueniffey convoque avec Thierry Lentz un impressionnant panel d’historiens pour étudier la fin des empires aux éditions Perrin. De Rome à Constantinople en passant par les Aztèques et la Chine : tous ont péri d’avoir voulu être trop grands.

Qui voudra voir tout ce qu’ont pu nature,
L’art et le ciel, Rome, te vienne voir :
J’entends s’il peut ta grandeur concevoir
Par ce qui n’est que ta morte peinture.

Rome n’est plus : et si l’architecture
Quelque ombre encor de Rome fait revoir,
C’est comme un corps par magique savoir
Tiré de nuit hors de sa sépulture.

Le corps de Rome en cendre est devalé,
Et son esprit rejoindre s’est allé
Au grand esprit de cette masse ronde.

Mais ses écrits, qui son los le plus beau
Malgré le temps arrachent du tombeau,
Font son idole errer parmi le monde.

Joachim du Bellay, Les Antiquités de Rome

A cette complainte du poète de la Pléiade écrite au XVIe siècle, répond la tragique affirmation de Paul Valéry en 1919 : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Entre la Renaissance et l’aube du XXe siècle, il y a eu entre autres la chute du Saint-Empire roman germanique, le déclin de l’empire espagnol, la fin de Napoléon, et un conflit mondial. Depuis, une autre guerre a ébranlé le monde entre 1939 et 1945, entraînant la chute des empires coloniaux et la tragique agonie du Japon militariste.

Par démesure, négligence ou usure, les plus grands empires sont donc tombés. Parfois brutalement, parfois au fil des siècles ; et pourtant, rien ne semblait pouvoir mettre en branle ces puissances dont les conquêtes militaires s’accompagnaient souvent d’une ostentation de leur force, encore visibles dans les ruines des temples romains ou à travers la splendeur des palais des Habsbourg.

Ce livre qui recense et analyse les chutes des principaux empires qui ont façonné notre monde impressionne par la diversité de ses sujets et par la qualité de ses analyses. Tout en sobriété, chaque historien (Claude Mossé, Jacques Paviot, Sylvain Gouguenheim …) dissèque leur grandeur puis leur décadence.

Impérialisme et permanence de la grandeur

La Rome de César n’est plus, mais son héritage vit toujours.

La thèse, explicitée dans la conclusion de l’ouvrage, est remarquable : à la fin des empires, ont succédé les impérialismes. De la Russie qui n’en finit par de renaître aux neuf vies de la Chine que chacun pensait perdue après la folie maoïste, en passant, évidemment, par les États-Unis, l’impérialisme compris comme une stratégie de domination économique, militaire et politique a remplacé l’extension territoriale par les armes. Après les guerres, le soft-power.

La Rome de César n’est plus, mais son héritage vit toujours. Si les civilisations sont mortelles, elles peuvent aussi renaître sous d’autres formes. La Chrétienté n’est-elle pas le fondement originel de l’Europe ? La permanence de la grandeur, aussi symbolique soit-elle devenue, est notre dernière chance pour ne pas sombrer dans le déclinisme.

Ce retour de la civilisation que nous observons depuis plusieurs années, montre que nous ne voulons pas être dissous dans le capharnaüm multiculturel et apatride que nous promet l’oligarchie. Chacun comprend peu à peu qu’il n’est pas un individu hors-sol, sans legs culturel, linguistique, artistique, philosophique. Le funeste sans-frontièrisme a vécu. N’est-ce pas, d’ailleurs, à la pathétique fin de cet empire idéologique que nous sommes en train d’assister ?

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.