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« Barrez-vous », c’est à ce cri de ralliement que les jeunes gens répondent aujourd’hui. Celui d’un dandy aux boutons de manchette aussi audacieux que ses idées.

Félix nous dit la chose suivante : il n’y a rien à attendre d’une gérontocratie qui favoriserait structurellement la partie la plus âgée de la France. Retraite, propriété, une vie apaisée, où le stress des lendemains qui déchantent n’est qu’une lointaine idée. Même les « révoltes » que connaît actuellement la France sont menées par ses derniers, c’est dire leur emprise sur la société. Selon l’INSEE, par rapport à 2001, « le nombre de personnes de 20 à 59 ans a augmenté de 3,6% tandis que celui des 60 ans ou plus a crû de 21% » , et les projections démographiques confirment un vieillissement de la population. Il s’agit ici de revenir sur les conséquences politiques et sociétales de ces évolutions.

La révolution des nostalgiques

On ne se soulève pas pour changer le monde, mais pour conserver un modèle en déliquescence.

Les divers « mouvements » de contestation que connaît notre pays semblent être le fait de gens qui ont connu un âge d’or, ont profité d’un système trop généreux et voient à présent que la structure se délite. Loin de vouloir un quelconque changement, ils ont une vision à court-terme, même si on peut comprendre leurs actions. Ils se révoltent pour l’honneur et la nostalgie d’un monde qui n’existe plus. Ces éléments sont présents chez les Bonnets rouges ou blancs, voire les agriculteurs, dont on connaît la crise profonde dans laquelle leur secteur se trouve.

C’est ainsi le principal paradoxe de ces révoltes. On ne se soulève pas pour changer le monde, mais pour conserver un modèle en déliquescence. On note que la jeunesse est absente de ces enjeux, trop occupée semble-t-il à se faire instrumentaliser par les organisations, souvent de gauche, pour défendre telle ou telle minorité oppressée. Ou à se lancer dans de longues études, pour se diriger vers pôle emploi ou un métier subalterne et sous-payé. Pour faire la dite « révolution », encore faut-il avoir le temps, l’envie, l’espoir d’une société capable de changer.

Or la majorité des jeunes Français, du lycée aux bancs de la fac, en passant par les jeunes actifs, a perdu le peu d’espoir qui lui restait. Ce sont donc les plus âgés qui prennent le relais. La sélection à l’entrée est impitoyable, du temps et des ressources, tout ce que ces jeunes gens n’ont pas, et n’auront sans doute jamais. Ils sont ainsi exclus par défaut de l’insurrection tant souhaitée.

La peur du changement

On se trouve ici dans la contradiction d’une pseudo-révolution dévoyée, par une peur viscérale du changement. Car les mêmes qui se soulèvent aujourd’hui n’ont pas de vision d’avenir, ils ne portent aucune espérance, aucun renouvellement de la société. Les bonnets rouges sont appelés ainsi en hommage aux événements ayant eu lieu en 1675, sous le règne de Louis XIV. Une partie de la Bretagne s’était soulevée contre des nouvelles taxes servant à financer un conflit qui opposant la France aux Provinces-Unies. On va donc chercher dans un passé mythifié les raisons d’une révolte prisonnière de l’immédiateté du temps. Pourquoi ne se sont-ils pas révoltés quand le principe de la loi fut adopté par la droite en 2009 ?

Aujourd’hui, peu de choses sont intelligibles dans ses soulèvements, sauf un désespoir, une société crispée qui se replie sur elle-même. Ainsi, il est fort possible que dès que le gouvernement aura véritablement cédé, ces divers mouvements s’éteindront d’eux-mêmes. Pas grand-chose n’émergera de ces soubresauts. 

La résignation française 

Car les structures actuelles sont trop lourdes pour être changées, même de manière sporadique. Une révolution face à un appareil d’État surpuissant, ultra complexe est impossible.

Ces « combats » ne sont pas vraiment fédérateurs, les gens « s’identifient », tout au plus à ces hommes. Ainsi, ces initiatives n’auront sans doute rien produit de viable. Ces mêmes hommes retourneront à leurs occupations, résignés. Cela traduit un traumatisme originel issu de l’histoire des changements politiques qui ont touché le pays et plus particulièrement la Révolution Française. Les structures politiques et sociales de la société ont été pulvérisées en 1789 pour connaître des transformations rapides et violentes. Ces mutations fantastiques ont permis au pays de modifier son paradigme : on est passé d’une nation qui s’incarne dans un monarque, à une nation s’incarnant dans ses institutions politiques par l’intermédiaire du peuple français. L’arbitraire est remplacé par la délibération.

Aujourd’hui, c’est la société entière qui est entrée dans une toute autre logique, celle de la dénonciation. On dénonce à tout va, pêle-mêle, les taxes, les collusions politiques, les clients des prostituées, les riches, les assistés, ou les footeux. Ainsi, le principal carburant des perturbations actuelles n’est qu’une suite de frustrations insignifiantes qui s’entrelacent. Nous sommes rentrés dans l’ère de la posture. Par conséquent, face à de véritables problèmes, les principaux intéressés préfèrent se perdre en discours agressifs, sans projet de société. Notre président s’est d’ailleurs fait élire essentiellement sur la dénonciation des méfaits de son prédécesseur et ceux de la « finance », deux boucs-émissaires bien commodes.

A l’heure où les médias aiment se faire mousser à entretenir un « climat » insurrectionnel, cela reste encore de banales manœuvres racoleuses. Car les structures actuelles sont trop lourdes pour être changées, même de manière sporadique. Une révolution face à un appareil d’État surpuissant, ultra complexe est impossible. Ainsi, si moins de 100 « bonnets rouges » se sont rendus aux commémorations du 11 novembre, ils ont été accueillis par plusieurs milliers de CRS. La peur d’un mouvement spontané, donc incontrôlable est présente à chaque instant. Les caciques des deux partis au pouvoir le savent, ils doivent tenir leur peuple dans une position de médiocre. La position de celui qui fera rien, car il a encore plus à perdre qu’à gagner : le crédit de la maison, les enfants, une vie finalement paisible, l’espoir d’une retraite correcte.

De l’autre côté, une jeunesse, qui a tout à gagner à une révolte mais reste prise en otage d’une société qui les méprise. C’est bien connu, on est faible avec les forts et fort avec les faibles, un attribut nécessaire pour réussir dans le journalisme français.

L’agonie du Léviathan

L’État français a épuisé son peuple, aucune révolution n’aura donc lieu. Même ceux qui se révoltent semblent inconsciemment vouloir que tout revienne à la normale, dans le calme et l’apaisement, sans que rien ne soit véritablement « révolutionné ».

Faible, François Hollande l’est plus que jamais, mais il ne faut pas sous-estimer un système qui permet à une génération de parasites politiques et institutionnels de vivre sur le dos d’un Léviathan agonisant, encore comestible. Ce dernier est encore capable de faire taire toute velléité de bouleversement, d’inflexion, comme l’ont montré les événements du 11 novembre dernier. Il ne s’agit pas ici de critiquer les forces de police ou de sécurité en tant que telles, mais l’importance démesurée donnée à ces mouvements par les effectifs déployés et le volume d’articles à ce sujet, tendant à montrer que l’État et ses relais ne veulent pas perdre la main, et restent sur leurs gardes, prêt à briser ceux qui voudraient le défier. Mais qu’il ne s’inquiète pas, l’État français a épuisé son peuple, aucune révolution n’aura donc lieu. Même ceux qui se révoltent semblent inconsciemment vouloir que tout revienne à la normale, dans le calme et l’apaisement, sans que rien ne soit véritablement « révolutionné ».

« Hollande, on n’en attendait rien mais on est quand même déçu » disait Lucchini, fort à propos. Il était de coutume de se révolter contre une autorité dominante, oppressive et autoritaire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il n’y a plus personne qui incarne cette autorité, rendant tout fondement d’une révolution caduc. On se révolte donc par principe ? Par ennui ? Par état dépressif ? Il s’agit de discerner ces imposteurs qui ont pris le mot « révolution » au sens littéral : le temps mis par un astre pour effectuer sa course autour d’un corps céleste stable, retournant à une même position par rapport à ce point fixe.

Un éternel recommencement en somme.

L’insurrection sera le fait d’une jeunesse en mouvement, ou ne sera pas.

« Barrez-vous, le guide », par Félix Marquardt, éditions Librio.
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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.