Auteur du Réenchantement du monde et Le Temps des tribus, le sociologue Michel Maffesoli publie La Parole du silence aux éditions du CERF.

Dans sa Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty évoque un « silence (…) bruissant de paroles », comme pour mieux signifier tout à la fois que la pensée, indépendante de son expression, peut évoluer sans la médiation vocale ; mais aussi que la parole est toujours un engagement personnel dans le monde.

De surcroît, si même les silences sont « bruissants » avec Merleau-Ponty, cela souligne que même lorsque nous nous taisons, nous sommes en puissance impliqués avec autrui.

Dans la religion catholique, le mot est primordial, essentiel, incontournable. Dans la Genèse, Dieu créé le monde par les mots ce que confirme Jean (I, 1) : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu » ; et le Christ se trouve être « Le verbe incarné » ou pour dire comme Victor Hugo dans Les Contemplations : « Car le mot c’est le verbe, et le verbe, c’est Dieu ».

Michel Maffesoli et son éloge du silence

Avec La Parole du silence, Michel Maffesoli signe un beau texte poétique, intelligent et clairvoyant sur une des beautés de la liturgie : lorsque que les fidèles se recueillent en contemplant l’eucharistie, rassemblés dans un même souffle pieux.

En analysant le « retour du sacral » dans nos sociétés ainsi qu’un désir nouveau de « reliance », le sociologue estime que non, il n’est pas bon de tout dire ni de trop dire. Qu’il faut être discret. Ne pas verser dans le verbiage ni le commentaire permanent.

« Le blasphème, forme ultime du rationalisme, conduisant, immanquablement, au délitement du vivre-ensemble, est le vecteur essentiel d’un dissensus social ».

Sa critique vise aussi l’athéisme et le laïcisme forcené : « On est en train de payer le rouleau compresseur du rationalisme, dès le moment qu’on évacue le sacré il devient sanguinaire et immaitrisable« , rejoignant ainsi certaines pensées de Benoît XVI concernant le règne sans partage du rationalisme dans nos sociétés européennes, matérialistes et individualistes. Et d’ajouter : « Le blasphème, forme ultime du rationalisme, conduisant, immanquablement, au délitement du vivre-ensemble, est le vecteur essentiel d’un dissensus social ».

Un an après les attentats de Charlie Hebdo, ces phrases résonnent d’autant plus fortement. Notre société vit dans l’hyper communication et pourtant plus personne n’arrive à se comprendre. Et si le silence constituait notre Salut ?

Le monde, l’esprit et la communication

Ce que Maffesoli explique du point de vue religieux pourrait s’élargir au monde entier. Les mots, le bruit, l’abrutissement de paroles est un mal moderne. La communication sans message pertinent a massacré l’échange intellectuel digne de ce nom.

Soumise à l’émotivité de l’instant, droguée au vacarme, récalcitrante à toute spiritualité, notre époque ignore le recueillement, le temps long et la mesure.

Tant de mots galvaudés et tant de termes mal définis ont fini par ruiner cette haute conception de l’amitié telle qu’elle a pu exister entre Montaigne et La Boétie.

A la fin de l’ouvrage, Maffesoli explique que « Toute réussite, en quelque domaine que ce soit, repose sur une indéniable force de l’esprit. En un moment où un matérialisme ou un économicisme diffus tendent à prédominer, il est bien difficile de comprendre l’efficace de la puissance immatérielle » ; et cette analyse caractérise au mieux le drame de notre époque. Soumise à l’émotivité de l’instant, droguée au vacarme, récalcitrante à toute spiritualité, elle ignore le recueillement, le temps long et la mesure.

Ne pas chercher à tout nommer pour préserver le divin social, tel serait un résumé de la pensée de ce livre qui ose une étude approfondie et inédite du délitement de notre pays. « Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr », se plait à rappeler Maffesoli en citant Paul Valéry.

Nous souhaitons de nouveau interagir avec bienveillance ? Alors taisons-nous.

Nous souhaitons de nouveau interagir avec bienveillance ? Alors taisons-nous.

Julien de Rubempré

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Julien De Rubempre

Fondateur du Nouveau Cénacle. Navigue entre sa bibliothèque, le Parc des Princes, Guernesey et son encrier. Pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.