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La culture est un marché. L’argent , un père Ubu prêt à toutes les folies pour dépasser les frontières du rentable. Le « tout culturel »  a un soldat de plomb : le journaliste culturel.

La fonction de journaliste spécialisé dans le domaine dit « culturel » paraît  de prime  abord un métier de passion. Mais il convient de le prendre pour ce qu’il est : un paradis de l’art gratuit où rien ne s’achète car tout se vaut. Les écrivaillons spécialistes possèdent un accès illimité à l’art grâce à la gratuité à laquelle ils ont droit. Dès lors, il devient aisé de boire du petit lait et de répéter ce qu’ont déjà dit les autres. Même chose pour les disques et les spectacles vivants. Le paradoxe du journaliste apparaît : comment lier critique indépendante et accès aux oeuvres sans dire du bien de tout ce que l’on vous envoie ? On ne court pas après le contenu des oeuvres mais après l’accréditation au salon. L’objectif est de devenir un professionnel du milieu.

« L’importance donnée au journaliste culturel doit être remise en question ».

Accéder gratuitement aux oeuvres d’art c’est fuir le jugement de celui qui paye. Il faut tout faire pour se dissocier de ce peuple sur qui le pouvoir s’exerce.  En effet, un citoyen curieux ne peut quasiment pas se procurer de places dans les grands théâtres sans y être abonné. Il n’a pas la main dans ce jeu de l’oie qu’est l’achat d’un billet : seule solution ; se procurer ses billets dans un circuit parallèle, souvent à travers un site de vente sur Internet. 

L’œuvre d’art est gratuite, donc peut-être sans grand intérêt, pour une catégorie non négligeable de spectateurs. Il ne s’agit pas d’interroger les liens entre la qualité d’une œuvre d’art et son accessibilité pour le plus grand nombre, ni de questionner le sacrosaint rapport entre l’artiste et son critique, frotti-frotta bien connu et décrit depuis l’Antiquité. C’est plutôt l’importance donnée au journaliste culturel qui doit être remise en question.

La (dé)formation professionnelle des journalistes culturels

Toutes les grandes universités et écoles de journalisme proposent des masters permettant d’entrer dans ce sérail. « Vivement le stage de M2. » disent les étudiants.  Or nous l’avons déjà dit ici, le système de reproduction des élites fonctionne à plein régime dans les écoles de journalisme, constat revendiqué par Florence Aubenas lors l’émission d’Alain Finkielkraut sur France Culture, début septembre 2015. La culture, comme le festif, est partout aujourd’hui, et nous marchons dedans du pied gauche, puisque cela porte bonheur.  

« Ils sont tous ou presque du même avis et sont nombreux à être d’accord. L’hégémonie du journaliste culturel s’étale partout où la place est laissée ». 

À travers Libération et son « Nous sommes un journal » —slogan d’une entité qui tombe, prémonitoire d’un « Je suis Charlie »—, les Inrocks, Télérama, Le Grand journal, Quotidien,  les grandes émissions d’Inter et de France 2, Slate, et Rue 89, on nous explique ce que nous devons lire, aimer, regarder, détester, c’est un totalitarisme droite-gauche qui naît. Il est toujours bon de s’interroger sur la réponse à donner à ces grosses voix de la culture à suivre. 

Ils sont tous ou presque du même avis et sont nombreux à être d’accord. L’hégémonie du journaliste culturel s’étale partout où la place est laissée. Les événements professionnels vendent au grand public un demi-rêve inaccessible. Le Festival Mama et Culture à Quai à Paris, le Midem, sont autant d’exemples d’événements à destination des professionnels à avoir pignon sur rue. Ils font claquer leurs talons et mocassins au milieu d’espaces habituellement peuplés de spectateurs normaux, sans passe-droit. Le salon du Livre de Paris ne sert qu’à favoriser les rencontres auteurs – éditeurs – journalistes. Le public lettré fréquente les librairies. C’est un lieu où les journalistes littéraires ne vont plus si ce n’est pour serrer des paluches ou revendre les livres envoyés par les maisons d’édition. 

D’une contre-culture à l’autre

C’est bien le même problème avec les journalistes chroniquant la culture qu’on leur livre en vélo à pignon fixe, « autoproclamés cultivés et au-dessus du lot ». Ils parlent d’écriture comme s’ils étaient des créateurs.

Avec les réseaux numériques qui nous encerclent, les contre-cultures, les vraies,  prolifèrent comme du chiendent. Mais, les médias autoproclamés d’avant-garde récupèrent, mâchent et vomissent dans les écrans télévisuels  ce qui naissait dans la discrétion d’un univers limité à une cave de bistro ou à une galerie d’art punk : Tracks  sur Arte, Slate,  les vernissages surprises de l’art contemporain. L’archétype de cette récupération se retrouve dans  l’engloutissement de la mouvance « Punk » transformé par l’historien de l’art Eric de Chassey en une exposition sur le graphisme des fanzines des années 80, voyageant de la Villa Médicis à Rome et passant par la Cité de la musique à Paris. Avec le monde numérique, les contre-cultures ont juste le temps d’être contre quelque chose ; le mot « culture » étant en lui-même dépossédé de son sens, ces nouveaux créateurs n’ont pas la parole et deviennent vite ringards.

Les journalistes spécialisés sont devenus des références. Mais comme le reste de la société, ceux qui ont le pouvoir sur les mots vieillissent, et sont tous liés à des époques où les contre-cultures avaient le temps de fleurir. Patrick Eudeline, Philippe Manœuvre ou encore Olivier Cachin, sont tous experts dans des domaines devenus des marchés où le pognon a plus d’odeur que le talent :  le punk et le rock français pour Manœuvre et Eudeline, le rap pour Cachin.  De plus, pour faire quand même journaliste cultivé, les références à Pierre Bourdieu et Michel Foucault se retrouvent régulièrement, pour montrer qu’on sait.

Ils possèdent un pouvoir que  Bourdieu décrivait dans ses Règles de l’Art  « Une part de plus en plus importante de la production culturelle est définie, dans sa date de parution, son titre, son format, son volume, son contenu et son style de manière à combler les attentes des journalistes qui la feront exister en parlant d’elle. »  Un pouvoir irréel tant les productions en question sont dénuées d’intérêt. 

Jean Bernard Pouy, auteur de polars, a déclaré il y a peu, répondant à un journaliste que  « Cette caste autoproclamée de gens cultivés et au-dessus du lot » l’énervait. Il parlait des Écrivains. C’est bien le même problème avec les journalistes chroniquant la culture qu’on leur livre en vélo à pignon fixe, « autoproclamés cultivés et au-dessus du lot ». Ils parlent d’écriture comme s’ils étaient des créateurs. N’est simplement pas Joseph Kessel ni Hunther S. Thompson qui veut.

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.