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Le podcast natif s’est installé comme un genre audiovisuel à part entière. Le temps est venu de poser un regard critique sur ce phénomène qui devient l’un des moyens d’action et d’expression parmi les plus percutants. Dernier inventaire avant nouvelle saison. 

Les grandes chaines de télé et de radio proposent depuis plusieurs années la possibilité de réécouter les émissions, à volonté, de les télécharger ou des les écouter en ligne. Dès 2004, la chaine Arte lançait Arte radio,  un des pionniers du podcast natif à destination des passionnés de radio, de paroles.  Dix ans plus tard, naissait aux États-Unis, la série audio « Serial », une enquête racontée sous forme de feuilleton suite à un meurtre sans coupable, dans le Baltimore de la fin du siècle.  La créatrice Sarah Koenig reconnait que les valeurs et  les influences présentes dans sa création sont à trouver du côté des romanciers universels du XIXe siècle, Charles Dickens en tête. Depuis l’avènement des réseaux sociaux et des téléphones à caméra vidéo, chaque nouvelle année devient le berceau d’une nouvelle forme d’expression. Facebook, Twitter ont vite été remplacés par Instagram et ses stories où la mise en scène de soi atteint un niveau inédit. Ainsi, le podcast  cesse depuis environ cinq ans d’être une simple rediffusion numérique d’une émission en direct et devient « natif ». Plus simplement, le podcast n’a plus besoin de radio pour vivre heureux. La preuve, en 2018, toutes les grandes radios s’y sont mises et proposent elles aussi leur podcast natif inécoutable sur les ondes de la chaine. 

« Il est devenu facile de jouer du micro et de ressentir la magie de sa voix amplifiée dans le casque. »

Youtube et ses concurrents ont heureusement tué la télévision.  Le podcast natif est en train de tuer la radio traditionnelle, ses animateurs stars, ses concepts d’un autre âge, ses places derrière le micro inaccessibles. Se procurer le matériel nécessaire à un enregistrement de qualité coûte aujourd’hui moins cher qu’un téléphone de la marque à la pomme. Il est devenu facile de jouer du micro et de ressentir la magie de sa voix amplifiée dans le casque. Depuis 2016, les studios de podcasts natifs se multiplient et proposent de plus en plus de productions passionnantes. Certains des  plus connus ont pour noms « Nouvelles écoutes », « Binge Audio », « Louie Media ».  Tous les sujets y passent et peuvent être le thème d’une nouvelle émission. Le podcast devient peu à peu une forme d’expression faussement démocratique où tout le monde pourrait prendre la parole.

Nouveaux lieux de paroles, nouveaux lieux de combat, nouveaux lieux de manipulation.

Les studios qui tiennent le haut du pavés ont beaucoup de points communs. Trentenaires fuyant le journalisme traditionnel, les auteurs semblent décidés à faire de leur micro un espace de combat. La Poudre de Lauren Bastide, Quouïr  de Rozen Le Carboulec, Les couilles sur la table de Victoire Tuaillon, ou encore Kiffe Ta Race de Rokhaya Diallo et Grace Ly sont  de bons exemples du podcast de combat. Avec intelligence et finesse, ces émissions tentent de poser les jalons d’une nouvelle forme d’égalité, en posant, il faut le dire le doigt là où cela fait mal. Seul hic, le podcast de combat est un podcast de niche. Passionnés par les questions de genre et par les problématiques liées à l’identité, à l’origine, à l’orientation sexuelle, nous allons donc écouter ces émissions. Rien ne nous conduira à écouter le podcast d’Abdallah Soidri,  Banquette,  sur l’univers footbalistique ou d’autres sur des thèmes comme la mode ou la télévision. 

« Twitter se fait des montagnes d’argent grâce à ce principe du taux d’engagement. Plus vous réagissez plus cela marche. Plus le podcast semble ne s’adresser qu’à vous, plus vous êtes accroc. »

Plus généralement, le podcast natif est le lieu d’expression de certaines formes de domination. Lutte LGBT, féministe, raciale, linguistique, tout ou presque y passe, tout ou presque y prend la parole car après tout, nulle part ailleurs la parole n’est laissée correctement pour aborder ces thèmes qui  au regard du nombre d’auditeurs, sont de plus en plus importants dans la société.  Comme toute prise de parole en public, le podcast s’apparente à une forme de manipulation. Ce qui vous pousse à écouter telle ou telle émission c’est ce qui vous en rapproche. Ainsi, vous écouterez principalement des émissions avec lesquelles vous êtes d’accord et qui vont veiller à aller dans votre sens. Twitter se fait des montagnes d’argent grâce à ce principe du taux d’engagement. Plus vous réagissez plus cela marche. Plus le podcast semble ne s’adresser qu’à vous, plus vous êtes accroc. 

En plus de cet aspect ouvertement politique où le podcast devient l’étendard de ceux qui pensent différemment, il est aussi un moyen de divertissement enrichissant. N’étant réalisé que par des « passionnés », les sujets abordés sont souvent maîtrisés par les « parleurs ». Ainsi, là où les radios grand public ne vous offrent que des productions sans grande originalité et profondément soporifiques, ce nouveau moyen d’expression permet la création d’émissions légères ou graves mais en quelque sorte coupées d’un quelconque combat politique. Les quelques émissions consacrées à la nourriture, la gastronomie, la bouffe sous toutes ses formes en sont un bon exemple : on y apprend des choses tout en passant un moment pas désagréable… Mais la lutte revient toujours, puisque le podcast Bouffons vient d’être repris par Emilie Laystari. Cette dernière arrive en remplacement d’un précédent animateur qui, ayant été touché par l’affaire de la ligue du Lol a été remercié par le studio de production de l’émission. Qu’à cela ne tienne, c’est encore mieux dans cette nouvelle version.

Le podcast qu’il soit politique, engagé, militant, divertissant ou amusant, est devenue une nouvelle forme d’expression de soi. La facilité d’utilisation du matériel permet à qui le souhaite de s’amuser avec cet outil, et à son tour prendre la parole. Le dernier numéro de la revue Causette (nov 2019) s’étonne de voir des mouvements politiques conservateurs utiliser les codes de la désobéissance civile, qui serait plutôt marqués à gauche. C’est méconnaitre le changement de paradigme découlant de la démocratisation de l’information rendu possible par les nouvelles technologies,  et de l’élection d’Emmanuel Macron : il va falloir agir, penser, et faire, avec les conservateurs aussi bien qu’avec les progressistes. Dans la société actuelle où l’écriture perd son pouvoir aux dépens de l’image, la parole écrite ou improvisée  est plus que jamais un sport de combat. Parler c’est toujours déjà un engagement. Un acte politique. 

Puisque les progressistes le font déjà, conservateurs de tous poils, à vos micros ! 

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.