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« Tropical, mais d’où ? » écrivit un jour Michel Leiris, signifiant son impuissance à situer les origines et les développements singuliers de l’œuvre de Wifredo Lam.

S’agissant de Stéphane Carricondo, j’éprouve un malaise presque identique. En effet comme le génial Wifredo, Stéphane Carricondo nous fait découvrir un territoire nouveau, même si celui-ci emprunte des voies et des cheminements qui nous semblent a priori connus ou du moins repérables. Effectivement son œuvre nous révèle un merveilleux primitif avec des techniques les plus actuelles de l’art européen. Il multiplie dans ses tableaux les messages tropicaux comme sortis de la pénombre.

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Beaucoup de ses toiles en plus d’un climat onirique, se construisent le plus souvent sur un fond noir d’ébène ou sur un bleu nuit comme si cet artiste travaillait sous la « dictée magique » de l’inconscient. Des visages et des formes humaines surgissent alors des profondeurs abyssales toutes dégoulinant de peintures. Celles-ci sous forme de traces très liquides s’étirent ensuite sur toute la surface de la toile. Cette « bave » picturale souvent omniprésente structure en réalité chaque forme humaine grâce aux différents filets de couleurs qui en se libérant construisent en même temps les contours de chaque être.

Merveilleuse alchimie ! Car tout cela exprime en réalité des relations secrètes parfois difficiles…la naissance et le sentiment de la vie qui côtoie les déchirements et les souffrances. Eux-mêmes magnifiés par des pleurs sanguinolents où alternent les jaunes et les bleus les plus inquiétants mais aussi les plus enchanteurs.

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On surprend aussi l’artiste à maîtriser le trait de manière tout à fait étonnante pour secouer les formes et faire naître une intimité perdue. Son écriture va atteindre dès lors une véhémence inouïe, résultat peut-être d’une plongée dans les profondeurs de l’inconscient ?

La finesse du trait conjuguée à la multitude des lignes qui permettent tous ces enlacements, chevauchements et croisements multiples va conduire, en effet, à faire apparaître des figures encore plus menaçantes. Tout cela pour nous faire comprendre que nous sommes traversés par des fantômes. Stéphane Carricondo semble nous dévoiler la logique spectrale que Jacques Derrida dénommait par l’« hantologie ». Selon ce philosophe, dans notre monde quotidien tout se jouerait dans un rapport à l’autre, l’autre d’un autre temps.

Comme l’exprimait également le sculpteur Adel Abdessemed  qui exposa le 27 avril 2012 quatre corps crucifiés à côté du Retable d’Issenheim à Colmar: « Pour moi, l’avenir est fantôme, comme chez Derrida. Je ne sais pas de quoi il sera fait. Ce n’est pas le passé qui nous domine, mais les images du passé ». Ces images du passé qui nous hantent c’est ça la nouveauté de notre époque ! Pour Derrida, cette expérience sans précédent a été inaugurée vers 1900 avec la photographie puis avec le cinéma. Tout cela conduit à faire croire en une figure qui oscille entre le visible et l’invisible.

Une figure qu’on ne voit pas mais qu’on pense voir. Bien entendu, le dessin et la peinture avaient toujours permis ce type d’expérience. Mais avec les moyens modernes liés à internet tout est démultiplié. Notre monde plus que tout autre vit dans l’hantologie. D’où cette étrange impression d’observer dans le travail de Stéphane Carricondo des figures parfois humaines et parfois animales qui se présentent à nous comme des ombres fantomatiques à la fois présentes et non présentes.

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Mais la tentation pour l’artiste c’est également   de privilégier des formes particulièrement abstraites. Ne surgissent alors du néant presque uniquement les tracés formés par les coulures de peinture. Et celles-ci créent alors un ensemble cruciforme très évocateur (voir l’œuvre ci-dessus) donnant aux formes et aux signes une force allusive.

« Le tableau est un corps qui porte les stigmates de son initiation rituelle opérée par cet officiant qui est le peintre. ». Cette phrase de Jean Frémon qui s’appliquait à l’œuvre de Tapiès résonne ici comme une révélation.

De fait le travail de Stéphane Carricondo peut se lire ici comme une réduction linéaire des formes corporelles. Derrière cette image étirée se profile l’idée d’une ouverture – mettant en lien le monde externe et le monde caché. La rencontre du mythe et de la modernité. Avec une forme délibérément fictive, il laisse entendre par ces tracés la mémoire du monde et l’on pourrait librement imaginer la crucifixion. Ce signe devient particulièrement éclairant dans cette nuit noire grâce à la peinture luminescente de l’artiste. En fait il a une conception magique de la représentation. Il ne s’attarde pas à la représentation des choses ou des personnages contrairement à la tradition classique, mais vise essentiellement à révéler l’objet en lui-même comme recelant un pouvoir ou une présence.

Il puise cela dans les sociétés tribales, dans les arts d’Afrique et d’Océanie.

C’est pourquoi ce créateur semble plutôt exercer les fonctions d’un chamane et c’est en cette qualité d’artiste-chamane qu’il va investir l’objet qu’il crée d’une charge électrique capable de toucher le spectateur.

Cela pourrait expliquer sa peinture particulièrement luminescente et également tous ces portraits très mystérieux qui viennent hanter son univers.

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D’ailleurs ces visages qui apparaissent comme des esprits au rayonnement cosmique participent à sa peinture mythologique.

Faces humaines souvent striées de tatouages balisant un territoire intérieur. A l’évidence une force émane de cette personne mais seul l’artiste réussit à la capter.

Le visage non entièrement dévoilé participe par ailleurs au mystère que le peintre tente de préserver comme un élément fondateur de son travail. Certes il essaye toujours de « voir derrière » mais sans prétendre au dévoilement complet sachant pertinemment que le vrai mystère se définit comme quelque chose qui ne se laisse découvrir que partiellement. De plus ce mystère, au-delà de la narration et de la figuration, transparait aussi grâce à un vocabulaire de signes et une combinaison de symboles. Avec toujours cette particularité propre à Stéphane Carricondo, où l’humain ne disparaît jamais totalement.

Mais ce n’est plus le peintre du début du XX° siècle qui parle ici avec son optimisme conquérant !

Car il peint dans les ruines, après la fin du monde après la bombe nucléaire et les génocides.

Et l’image de l’homme qu’il donne à voir est celle de l’homme perdu, écrasé, mutilé…et qui par conséquent n’ose même plus se montrer totalement !

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C’est pourquoi l’œil humain apparaît parmi des formes déconstruites comme l’œil de Caïn. On sent émaner de cette œuvre un sentiment oppressant, de tristesse et de mélancolie.

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Plus ce monde est effrayant plus l’art est abstrait comme le pensait Paul Klee.

D’où parfois la tentation pour Stéphane Carricondo de substituer les ténèbres, tenant lieu comme disait Adorno d’utopie.

Ces mêmes ténèbres renvoyant au monde de l’hantologie déjà évoqué.

C’est toute l’énigme de notre condition humaine baignée dans le silence et l’obscurité.

L’artiste nous plonge dans ce mystère mais ne semble pas nous irradier, nous guider vers un au-delà ?

Pourtant Stéphane Carricondo ne semble pas rejeter toute lumière puisque dans l’ouvrage « Infini », son ami poète Orlando Diaz Corvalan affirme à propos de ses dessins et peintures que:

« Voir c’est habiller de noir ce qui est lumière. »

Mais est-ce la même lumière que celle dont parle le psalmiste ?

« J’avais dit : « Les ténèbres m’écrasent ! » mais la nuit devient lumière autour de moi. Même la ténèbre pour toi n’est pas ténèbre, et la nuit comme le jour est lumière ! » (Ps 138, 11-12)

Christian Schmitt

www.espacetrevisse.com

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Photo des membres du Collectif 9 ° Concept

P.S. : Quelques mots sur le collectif 9 ° Concept.

Collectif d’artistes créé en 1990 par Stéphane Carricondo, Ned et Jerk 45. Il compte une dizaine d’artistes peintres, dessinateurs, tatoueurs, illustrateurs et plasticiens.Le 9e Concept développe ses activités dans deux directions:

– projets artistiques (expositions, installations) en solo, en collectif, en France et à l’étranger

– et en parallèle collabore avec certaines marques, en tant que producteur de projets artistiques

(designs hors série, développement de concepts artistiques, performances live (tatoo éphémère, sérigraphie, etc.)), pour des marques telles que Desperados, Puma, Canal+, Printemps, Burn, Mairie de Paris, Mercedes, etc.

http://www.stephanecarricondo.com/ (site de Stéphane Carricondo)

http://www.9eme.net/ (site du 9 ° concept)

 

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com