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Le septième opus de Fast Furious bat tous les records, le prochain Star Wars fait vibrer les fans de la première heure. A l’opposé de ces superproductions, Going clear : scientology and the prison of belief, diffusé sur la chaîne américaine HBO au début du mois, revient sur un phénomène difficilement explicable, relevant de l’irrationnel dans ce qu’il a de plus absolu : la Scientologie. Ce barbarisme mental a permis à un homme, L. Ron Hubbard, de s’enrichir, et de donner libre court à son imagination.

Adapté du livre de Lawrence Wright, journaliste au New Yorker, ce documentaire est le premier du genre, tant cette institution cultive le secret et la paranoïa de ses membres. Aucune chaîne n’avait osé s’attaquer à cette secte en raison de son immense capacité de nuisance. Les dirigeants sont passés maîtres dans le harcèlement judiciaire, dès lors que leur mode de vie est menacé. Selon les « enseignements » de L. Ron Hubbard, tous ceux qui remettent en cause la Scientologie doivent être considérés comme des criminels et mis hors d’état de nuire (le « Fair Game »). Le documentaire ne se complaît pas dans un mépris commode pour cette organisation, mais cherche à comprendre les ressorts de cet engagement.

La jeunesse de la Scientologie

Nous observons dans un premier temps les différentes étapes, anodines, de l’entrée dans le mouvement. On peut notamment écouter Paul Haggis (scénariste de Million Dollar Baby et Casino Royale) nous expliquant ses premiers pas en tant que jeune Scientologue à la fin des années 1970.

Le documentaire évoque la jeunesse de L. Ron Hubbard, auteur de science-fiction compulsif. Ce dernier détient le record du nombre de livres publiés, plus d’un millier à son actif. Il en profite pour distiller des informations fantaisistes afin de construire sa légende, devenant héros de guerre, participant à des séances d’occultisme, racontant ses histoires à qui voulait bien l’écouter. Il invente la « Dianétique » au début des années 1950, un moyen pour lui de « gagner de l’argent avec une religion », selon les dires de sa première femme, composée pour la plupart d’éléments de fiction issus de sa carrière d’écrivain. Il met aussi en place un protocole appelé « audition » avec un instrument servant à mesurer les ondes « thétan », l’électromètre.

3066261 006L. Ron Hubbard et l’électromètre, Going Clear

Sous l’influence de David Miscavige, la Scientologie est devenue une véritable machine de guerre, capable de faire plier les plus hautes juridictions.

Le dernier acte du film revient sur les nombreux abus, pressions,  harcèlement psychologique dont sont victimes les adeptes de ce mouvement. David Miscavige, successeur de Hubbard, est présenté comme un homme machiavélique, paranoïaque et abusif. Tom Cruise est aussi mentionné comme l’arme primordiale pour la propagation de la Scientologie. Après l’avoir séparé de sa femme, Nicole Kidman, l’Eglise se nourrit à présent de son énergie, et on remarque qu’il est sans doute le seul à profiter de ses enseignements, n’hésitant pas à débourser des sommes colossales pour atteindre les différents paliers de « clarté ».

Pêle-mêle, on peut par exemple signer un contrat d’un milliard d’années avec la « Sea Organization », parcourant les océans à la recherche d’un trésor dont seul Hubbard connaissait la localisation. Aussi un moyen comme un autre de fuir les services fiscaux américains.

Sous l’influence de David Miscavige, la Scientologie est devenue une véritable machine de guerre, capable de faire plier les plus hautes juridictions. En 1993, l’Eglise manque d’être mise en faillite par l’IRS (Internal Revenue Service), le fisc américain. L’institution devait obtenir l’exemption ou elle mettait la clé sous la porte. Grâce à une campagne d’obstruction judiciaire sans précédent – plus de 2 000 procès intentés simultanément aux membres de l’IRS – elle fut reconnue comme une religion, l’exemptant ainsi de toute taxe. Cet épisode a été vécu comme un abandon des autorités américaines qui ont cédé aux intimidations.

La Scientologie, l’argent et le sentiment d’appartenance

Avec la Scientologie, nous sommes tout entier dans le temporel, qui se caractérise ici par l’appât du gain de ses membres les plus haut placés.

Le plus tragique reste sans doute la soudaine prise de conscience d’anciens membres, haut placés, qui nous permet de plonger dans l’intimité de leur « engagement », des pressions qu’ils ont subies. Ils se rendent compte de leur immense erreur, car les débuts sont toujours assez anodins.

Il y a ensuite ce sentiment d’appartenance qui se créé progressivement, assez difficilement descriptible, passant par des épreuves débilitantes et au final assez traumatisantes.

Cette technique d’audition est une façon de récolter un nombre impressionnant d’informations sur la personne « auditionnée ». Si elle tente de quitter la Scientologie, celle-ci possède des moyens de pression très efficaces. Le documentaire mentionne ainsi des rumeurs selon lesquelles John Travolta, membre éminent, avait souhaité prendre du recul vis-à-vis de l’organisation. La collecte de détails intimes à son sujet avait vraisemblablement refroidi ses ardeurs.

Paul Haggis, ayant atteint le niveau OT III (« Operating Thetan III ») après plusieurs années d’intenses séances d’audition, se voit remettre un parchemin contenant LA vérité ultime sur la Scientologie. On lui présente ce document comme la source la plus secrète de l’institution. En le  lisant, sa réaction se situe entre scepticisme et confusion. Est-ce un test ? Une énième épreuve pour juger si ce dernier est saint d’esprit ? Rien de tout cela, car c’est ce qui, selon le fondateur et la doctrine imposée par celui-ci, s’est réellement passé lors de la création de l’humanité. Rappelons que la série South Park avait, en son temps, mis en lumière les croyances pour le moins extravagantes de cette Eglise.

haggisPaul Haggis, Going Clear

Mais il reste, car toute sa vie est à présent calibrée autour de la Scientologie. Il est dans l’obligation de croire. La croyance devient une fin en soi plus qu’un moyen de parvenir à améliorer son existence. Elle devient donc une prison. On est frappé par la sincérité du réalisateur à avouer sa honte d’être resté au sein de l’institution, malgré tout.

A la vision de ce documentaire, à la lecture de ce livre, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la notion de religion.

On peut définir une religion comme une activité reposant sur des habitudes en groupe, encouragée par des croyances et des traditions. Des actes répétés par un rassemblement plus ou moins important d’individus, communiant pour un destin commun : le salut, une vie meilleure pour certains, l’amour de son prochain pour d’autres. Ce sont aussi des étapes, des cérémonies partagées : la messe, le baptême, le ramadan, la barmitsva ou la communion. Tous ces éléments forment un écosystème rassurant, à mesure que la ferveur augmente chez les fidèles.

Cependant, dans toutes les religions, il y a une différenciation essentielle entre le temporel et le spirituel. Or, avec la Scientologie, nous sommes tout entier dans le temporel, qui se caractérise ici par l’appât du gain de ses membres les plus haut placés. Les choses matérielles n’ont jamais été aussi cruciales pour permettre l’existence de cette institution. Quand le profit et la quête matérialiste prennent le pas sur la recherche d’une meilleure version de soi-même, tous les abus sont possibles. Pour ses dirigeants, une religion est d’abord une entité échappant à l’impôt. A l’inverse de la représentation spirituelle,  constituant un idéal au sens formel, L. Ron Hubbard nous montre les travers d’une existence immédiate, déterminée par les conditions matérielles d’une croyance. Ce sont les aspects matériels qui, d’abord, font exister la Scientologie, son parc immobilier en tête.

La Scientologie : entre foule psychologique et emprisonnement individuel

Aux deux extrémités du prisme cognitif, la raison disparait, laissant place à un délire individuel, puis collectif.

Le phénomène de foule fascine. En effet, plusieurs passages montrent des rassemblements de grande ampleur. Ces communions immenses, filmées, à grand renfort de procédés pyrotechniques, musiques lyriques, décrivent une foule prompte à tous les excès.

Replongeons-nous dans le désormais célèbre ouvrage de Gustave Lebon, Psychologie des Foules. Le parallèle avec ce que décrit l’écrivain est sans équivoque.

Ainsi l’ « unité mentale » des individus entraîne l’avènement d’une « foule psychologique », réceptive à toutes les passions. Autrement dit, selon Lebon, « si l’individu peut supporter la contradiction et la discussion, la foule ne le supporte jamais ».

Mais la Scientologie, par le biais de son fondateur, en juxtaposant un second paramètre, réussi une « performance » sans précédent. D’une part, grâce à des manifestations d’envergure, elle est capable de rendre les personnes imperméables à tout raisonnement logique. D’autre part, elle parvient à conditionner et manipuler ces mêmes personnes dans un contexte intime (l’audition). Car précisément, un raisonnement requérant un effort intellectuel est une entrave aux passions, à la toute-puissance. Le processus d’aller-retour entre de longues séances d’audition et des messes au goût douteux permet à la Scientologie d’englober des individus dans un ensemble de pratiques et comportements qui produisent du sens, structuré par ses propres règles.

Aux deux extrémités du prisme cognitif, la raison disparait, laissant place à un délire individuel, puis collectif.

Et lorsque Miscavige, lors de ces célébrations ubuesques, donnait en pâture les agents de l’IRS à une meute de scientologues, on observe que « c’est toujours avec fureur que les croyants brisent les statues de leurs anciens dieux ». Au final, la puissance de ce culte ne se résume pas à son corps doctrinaire, mais à sa capacité à contrôler les individus.

Le documentaire, sans être exhaustif dans l’explication des méandres de ce mouvement, nous offre, par la qualité et la profondeur des témoignages, un regard décisif sur les pratiques de cette « Eglise ».

NB : malheureusement, ces deux documents ne sont pas encore disponibles en version française. Cependant, après le succès critique du documentaire outre Atlantique, gageons que le tout sera traduit et diffusé sur le territoire national.

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.