Dans son nouvel essai intitulé Le Réel n’a pas eu lieu (Editions Autrement) Michel Onfray étudie la figure de Don Quichotte, le héros de Cervantès, qui vit dans l’idéal et n’a plus aucun sens de la réalité.

Michel Onfray, "Le Réel n'a pas eu lieu", éditions Autrement
Michel Onfray, « Le Réel n’a pas eu lieu », éditions Autrement

Après une « Contre-histoire de la philosophie », Michel Onfray s’attaque au chef d’oeuvre de Don Quichotte afin de débuter une « Contre-histoire de la littérature », qui le conduira à poursuivre avec le Gargantua de Rabelais, La Divine Comédie de Dante, Sade et Les 120 journées de Sodome, le Faust de Goethe et Le Procès de Kafka. Et dès l’ouverture de son nouvel essai, Onfray se place sous le haut patronage de Nietzsche : « Les convictions sont des ennemies de la vérité plus dangereuses que le mensonge » (Humain, trop humain), comme pour bien montrer que c’est à travers le prisme de la philosophie qu’il décortiquera les oeuvres qu’il soumet à son analyse.

Don Quichotte et la question du romanesque 

Le Réel n’a pas eu lieu retrace le parcours du chevalier errant et ridicule depuis l’autodafé des mauvais livres, la bataille face aux moulins à vent, la quête de Dulcinée jusqu’aux intrigues avec le Duc et la Duchesse, pour manifester la fracture entre le monde et Don Quichotte, qui a trop lu de romans de chevalerie. Page après page, Onfray étudie la dénégation de cet universel-concret auquel le héros tourne le dos, et comment ce dernier parvient à croire à ce qu’il s’invente ; et il en conclut : « L’enchantement nomme dans le monde ce qui échappe aux lois du monde et que l’on réduit à une idée pure devenue totem d’une religion qui invite à croire et dispense de réfléchir, de pense, d’user de sa raison ». Selon Onfray, le « quichottisme » devient par conséquent non pas seulement un leurre à soi-même, mais une illusion de l’esprit pour fuir les exigences de la réflexion. 

Toutefois, il est trop simple de se cantonner à une lecture philosophique de cet ouvrage, car c’est également d’un point de vue littéraire qu’il faut l’aborder, pour mieux le saisir, le disséquer, et d’en tirer une substantifique moelle. Parce que ce qui est au coeur de Don Quichotte, c’est la fiction, et ce que la conscience humaine fait d’elle ; et les origines de cette question remonte jusqu’à Platon qui dans La République voulait chasser les poètes de la Cité, coupables à ses yeux de produire de l’illusion et d’éloigner de la réalité. Cervantès a inventé à la fois le roman et la critique du romanesque, la fiction et ses effets pervers qui éloignent du monde à travers l’identification du lecteur au personnage.

Si Saint Augustin redoutait déjà l’effet des comédiens sur les spectateurs, ce débat ne cessera d’agiter la littérature jusqu’à Pascal, Bossuet ou le jésuite Louis Bourdaloue qui écrivait dans son Sermon pour le troisième dimanche après Pâques, Sur les divertissements du monde : « Rien n’est plus capable de corrompre la pureté d’un coeur que ces livres empestés (…) rien ne répand dans l’âme un poison plus subtil (…) Ayant tous les jours de tels livres sous les yeux, et les livres étant aussi infectés qu’ils le sont, il n’était pas naturellement possible que vous n’en prissiez le venin, et qu’ils ne vous communiquassent leur contagion ». C’est cette disponibilité du lecteur au romanesque qu’il convient d’interroger et que Cervantès met en scène à travers la figure du Quichotte ; il ne suffit guère d’indiquer que c’est un livre contre l’Eglise ou d’y prêter des conceptions libertaires pour en percer ses 1001 secrets. Si la portée philosophique de l’essai est tout à fait respectable, il en manque néanmoins cette analyse littéraire qu’un tel monument des lettres mérite.

Cervantès aurait-il écrit du Onfray ?

Comme avec son essai sur Albert Camus, Michel Onfray ne peut faire l’impasse sur une critique de la religion ou de la psychanalyse ou à revendiquer l’idéal de vie libertaire. En d’autres termes, Onfray fait dire du Onfray à Cervantès pour légitimer sa pensée. Dès le début de l’ouvrage, il écrit après le résumé de la scène de l’autodafé des mauvais livres : « Où l’on voit que l’Eglise n’aime pas la liberté : liberté d’esprit, liberté d’écriture, liberté de création, liberté de pensée, liberté de réflexion, qu’elle n’apprécie pas la fiction pour elle-même ; qu’elle lui préfère l’ascèse morale, l’austérité édifiante, l’apologétique chrétienne,la prose serve de son idéologie » (p.36), juste avant de mentionner la condamnation de Galilée. 

Procédé simpliste s’il en est, tant les recherches historiques, loin de la doxa contemporaine a montré l’importance de l’Eglise pour la recherche scientifique. Copernic n’était-il pas chanoine lorsqu’il décida de reprendre les travaux d’Aristarque de Samos et de Ptolémée ? Le pape Grégoire XIII n’a-t-il pas utilisé les thèses coperniciennes pour réformer le calendrier ? Nous n’allons pas recenser tous les prêtres qui ont réfléchi sur les mathématiques, l’astronomie, la physique. Galilée n’a pas été attaqué pour sa thèse, mais pour son manque de sérieux, et des querelles autour de ses éditeurs … Tout cela pour en revenir à Michel Onfray qui du récit aventureux et comique d’un chevalier errant, en arrive à l’anticléricalisme supposé de Cervantès. Nous ne pouvons, hélas, sonder le coeur de l’auteur et connaître son projet – et c’est la beauté comme la limite de la critique littéraire – mais ne peut-on pas à l’inverse estimer que Cervantès a narré, justement, les périples d’un mauvais chrétien, qui croit à des idoles, à force de lire de la littérature profane ?

Même critique possible sur ce qu’Onfray fait des deux figures de Don Quichotte et de Sancho, à savoir un maître dominateur et délirant comme symbole du Capital qui ne vit que dans l’abstraction, et l’esclave ami de la mesure et de la raison, que le philosophe qualifie de « libertaire », sans même émettre l’hypothèse que dans ce roman comme à Wall Street, c’est d’abord cette quête libertarienne, fondée sur le renoncement aux traditions, aux « fictions » et aux valeurs, qui préparent le lit des délires mégalomaniaques des nouveaux maîtres.

Pour aborder les milliers de pages du Don Quichotte, le nouvel essai de Michel Onfray constitue néanmoins une excellente première approche. Son style est limpide, précis, et son analyse a le mérite d’être documentée et étayée par quelques citations bien senties de Nietzsche ou de Spinoza. En revanche, c’est justement cette lecture uniquement philosophique que nous regretterons, car si cette dernière peut être exhaustive, elle n’en demeurera pas moins partiale.

Son passage chez Laurent Ruquier, « On est pas couché », France 2

 

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.