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Véritable trublion à ses débuts, Yann Barthès s’est calmé. Le marchand de poil-à-gratter s’est lancé dans la tarte à la crème. Celui qui dérangeait devient une figure de la pensée approbatrice. Chronique d’une marche inéluctable vers le conformisme.

C’est à partir de 2004 que le Peuple Audiovisuel Français se familiarise avec un format court et dynamique, rythmé par une voix-off entraînante et pleine d’ironie qui tranche avec les interviews ronflantes et empâtées de la première partie du Grand Journal. La qualité du montage comme l’originalité du concept font du programme un rendez-vous quotidien et la causticité des commentaires ne cessera d’emballer le public jusqu’en 2007, lorsque Yann Barthès est amené à présenter le Petit Journal en plateau. Costume serré, mèche rebelle, barbe de trois jours, cette créature mi-bobo mi-lord anglais conquiert définitivement un public avide de politiques piégés et de peoples à la dérive. En septembre 2011, il prend son indépendance, devient producteur et l’émission occupe désormais l’écran durant 18 minutes. Las ! Cette transition n’a pas été sans dommages collatéraux. Les scoops sont toujours LA marque de fabrique, mais les téléspectateurs vont progressivement devoir assister aux pathétiques remakes des Nuls par les journalistes de l’équipe, jouant des saynètes de plus en plus longues comme s’il s’agissait de combler un manque d’images originales consécutif à l’allongement du format.

Yann Barthès, genèse d’un militant

Il emboîta le pas à l’idéologie Canal ainsi qu’à la pensée embourgeoisée de Libération : Yann Barthès se fit militant.

Si le Petit Journal s’est affadi, ce n’est pas uniquement en raison des sketchs souvent ratés des Inconnus version Saint-Germain-des-Prés. Au fur et à mesure, Yann Barthès a capitulé sous le poids du pernicieux conglomérat Morano-Demorand-Guillon, soit la caricature des propos tenus par les ténors de l’UMP, l’analyse bienveillante de la gauche médiatique et le ricanement final du bouffon de cour. Cocktail aussi indigeste qu’imparable. Il emboîta le pas à l’idéologie Canal ainsi qu’à la pensée embourgeoisée de Libération : Yann Barthès se fit militant. En vue des élections de 2012, la ringardisation de la droite devint un objectif prioritaire, tout en cajolant le candidat PS, déjà élu par la chaîne cryptée.

Certes, ces derniers ne furent pas épargnés par les propos dérobés à la perche ou par la vérification des propos, mais c’était davantage pour souligner des imprécisions, des impréparations voire des paradoxes que pour les caricaturer en vilains fascistes xénophobes. Les invitations successives d’un Stéphane Guillon éploré face à sa disgrâce, des militants antiracistes dénonçant sans relâche le retour de la bête immonde et les focus sur les « dérapages » de l’UMP n’ont fait que renforcer l’idée d’une habile mise en scène de deux camps caricaturés inégalement : les sympathiques maladroits face aux insidieux néo-nazis.

Yann Barthès, journaliste pour tous ?

Pas question de verser ici dans la théorie du complot mettant en cause la partialité des journalistes, ni de donner un quelconque point de vue sur le mariage pour tous. Il s’agit plutôt de décrypter les mécanismes employés afin d’imposer une idéologie au public, et comment, de fait, ce dernier ne peut que s’en détourner en partie.

Lui qui veut opposer la soutane à la veste Kooples a finalement versé dans le télévangélisme moderniste.

Pendant l’adoption de la loi sur le mariage pour tous au Parlement, Yann Barthès a donc mis en œuvre les grands moyens. Interviews de membres de Civitas, décryptages des propos de Christine Boutin, reportages sur des manifestants aux propos extrêmes: rien n’a été laissé au hasard pour rendre l’opposant haïssable, arriéré pour ne pas dire complètement débile.  Pourtant, Yann Barthès ne s’en prend jamais à aucune autre religion (lâcheté, prudence ?),  mais n’est pas Voltaire qui veut. Les soutiens à ce projet de loi tout comme ses détracteurs ne sont pas aussi caricaturaux que ceux exposés frontalement dans les médias et Barthès, lui le donneur de leçons cathodiques a donné dans la partisannerie, la mauvaise foi et a donc piégé l’ensemble de ses téléspectateurs. Lui qui veut opposer la soutane à la veste Kooples a finalement versé dans le télévangélisme moderniste le plus absurde en demandant à des couples homosexuels de s’embrasser en gros plan, avant la coupure publicitaire. Chacun possède son appréciation face à un tel parti pris, mais sa volonté de se détourner d’une partie de son public est patente.

Le pacte originellement scellé entre un public désireux de révélations inédites et une rédaction autoproclamée indépendante a été rompu. Yann Barthès a progressivement décidé de ne rire qu’avec une partie des gens, avec les modernes plutôt qu’avec les beaufs, avec les sympas plutôt qu’avec les ronchons, avec les positivistes plutôt qu’avec les esprits critiques, des suspects par essence du côté de la chaîne à décodeur. Bref, le mariage pour tous a définitivement rendu Yann Barthès pour quelques-uns.

Julien de Rubempré

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.