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D’aucuns me reprocheront mon silence assourdissant concernant les réformes qui touchent actuellement le collège et qui touchent, entre autres, l’enseignement des langues anciennes que je défends régulièrement dans les pages de cette revue depuis quelque temps déjà.

J’attendais patiemment, tel Achille fulminant dans sa tente contre les membres de l’expédition troyenne. Ce jour même, d’éminents professeurs, soutenus par un nombre incalculable d’enseignants et d’élèves soucieux de leur avenir, ont convoqué la presse pour faire le point sur les réformes en cours et en dénoncer toutes les faiblesses, voire toutes les graves erreurs. C’est aussi le jour qu’a choisi Madame la Ministre de l’Education pour publier les nouveaux programmes. Il est donc temps de faire le point sur cette réforme qui demeure obscure pour ceux qui n’ont pas accès aux Mystères du Temple de l’Education. Pourquoi entend-on dans toutes les salles de classe, dans toutes les Universités que les lettres classiques sont menacées de disparition ? Il m’a semblé intéressant de faire appel, pour répondre le plus clairement possible à toutes ces questions, à une professeur de lettres classiques elle-même très impliquée dans la défense de nos chères langues latines et grecques, Marion Bellissime. Elle a d’ailleurs participé, en tant qu’enseignante de lettres classiques et représentante de l’association S.E.L. (Sauvegarde des Enseignements Littéraires) à la discussion qui a eu lieu, il y a quelques jours, au Ministère, apportant des propositions concrètes d’amélioration. Bien évidemment, à l’heure où nous écrivons, les projets sont dans l’état que décrit notre chère collègue. On peut espérer – ou craindre ? – que le gouvernement soit amené à modifier certains points de la réforme. Mais quid multa, comme dirait Cicéron ? Pourquoi parler plus longtemps. Je laisse la parole à Marion Bellissime.

Charles Guiral : Pourquoi une réforme du collège ?

Marion Bellisime : Le gouvernement met en avant de nombreux ‘constats de carence’ dans le collège actuel. Ces carences augmentent les inégalités sociales entre l’entrée en sixième et la fin de la troisième et favorisent l’échec scolaire. Le collégien actuel ne comprendrait plus le sens de sa scolarité. D’autre part, le gouvernement dit se battre contre les inégalités de moyens entre les établissements et voudrait donner à tous les collégiens la même chance partout.

C.G. Comment le gouvernement entend-il résoudre ces problèmes ?

M.B : L’un des fers de lance du projet de réforme est l’EPI, Enseignement Pratique Interdisciplinaire. Pour le gouvernement, il faut multiplier les ‘projets collectifs concrets’ entre disciplines pour redonner du sens à l’école et lutter ainsi contre le décrochage scolaire. Les collégiens suivraient donc les matières habituelles présentes dans un tronc commun, plus des EPI, pour lesquels 8 thèmes ont été identifiés, par exemple ‘développement durable’, ‘information, communication, citoyenneté’ ou ‘langues et cultures de l’Antiquité’.

C.G. En quoi est-ce qu’un EPI ‘Langues et Cultures de l’Antiquité’ (LCA) n’est pas acceptable ?

Cet EPI n’est pas acceptable à plusieurs niveaux. Dans son principe même tout d’abord. Le gouvernement part de l’idée que l’enseignement du latin ou du grec rencontre un problème « d’attractivité », réactivant ainsi les critiques traditionnellement associées à ces disciplines (inutiles, passéistes, ennuyeuses, élitistes). Sans tenir compte du nombre important de collégiens qui suivent cet enseignement, le gouvernement s’appuie sur la déperdition des effectifs à l’entrée au lycée. Cette baisse est réelle mais elle s’explique aussi par l’opportunité donnée aux lycéens d’expérimenter d’autres options, par l’absence d’une langue ancienne obligatoire en filière littéraire, par la place (on peut véritablement parler ici de manque d’attractivité) de l’option latin/grec dans les emplois du temps (souvent de 8h à 9h, de 17h à 18h ou pendant la pause déjeuner). Et le gouvernement se garde bien de faire respecter les textes aux chefs d’établissement (nombreux) qui obligent les options latin et grec à fermer ou empêchent leur ouverture malgré la demande. Ou à ceux qui refusent d’ouvrir une deuxième classe d’option et forcent les professeurs à demander à des élèves ‘volontaires’ de quitter l’option parce qu’il n’y aurait pas assez de chaises dans la classe. Le 24 mars 2015, devant la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale, Madame la Ministre a affirmé qu’elle ne voulait plus que cet enseignement soit ‘réservé à quelques-uns’ : c’est oublier que cet enseignement est pourtant déjà ouvert à tous.

L’EPI LCA serait le lieu d’un enseignement pratique, axé sur la culture alors que l’option en serait le pendant version et thème ? Quel intérêt de déconnecter ainsi deux aspects consubstantiels ?

D’autre part, le gouvernement affiche une grave méconnaissance du terrain. Très nombreux déjà sont les professeurs de latin ou de grec qui n’ont pas attendu les EPI pour mettre en place des projets interdisciplinaires. Ils le font la plupart du temps sans moyens et avec beaucoup d’opiniâtreté. Le fait a d’ailleurs été signalé dans le rapport de l’IGEN de 2011 (‘L’enseignement des langues et cultures de l’Antiquité de le second degré’), rapport qui soulignait déjà les problèmes mais aussi toute l’importance de cet enseignement et ses forces, et faisait de nombreuses recommandations, malheureusement laissées lettres mortes.

Le concept même de l’EPI ne peut pas correspondre à l’enseignement d’une langue (il pourrait en aller de même pour l’EPI ‘Langues et cultures régionales et étrangères’). L’EPI LCA serait le lieu d’un enseignement pratique, axé sur la culture alors que l’option en serait le pendant version et thème ? Quel intérêt de déconnecter ainsi deux aspects consubstantiels ? Comment cela serait-il même possible ? Et qui envisagerait avec plaisir de suivre un tel cours ?

Enfin, les modalités des EPI doivent aussi être mises en cause. L’existence et l’horaire accordé à un EPI n’est pas fixé. Ils dépendent de la volonté du chef d’établissement et du conseil pédagogique. L’horaire de l’EPI est pris sur l’horaire disciplinaire : pour faire participer les mathématiques à un EPI, le professeur de mathématiques doit donner une partie de son horaire. Comme le latin et le grec n’ont plus d’horaire attribué, les professeurs de lettres classiques doivent compter sur la générosité de collègues : le professeur de français, par exemple, qui voudra bien donner une heure du peu de temps normalement attitré au français pour faire un projet impliquant le latin ou le grec. Ce manque total de cadrage aboutira donc à des enseignements différents selon les établissements et sans progression raisonnée, ce qui va à l’encontre de l’apprentissage d’une langue, même dite morte.

C.G. Pourquoi dénoncer la disparition programmée du latin et du grec ?

M.B. : Contrairement à ce qu’a affirmé Madame la Ministre devant l’Assemblée nationale pendant les Questions au gouvernement de la séance du 24 mars 2015 (‘s’agissant des langues anciennes et du latin, je le redis pour ceux qui auraient des doutes : les élèves bénéficieront exactement du même nombre d’heures qu’aujourd’hui pour les pratiquer’), cet enseignement disparaît de la version du projet la plus récemment rendue publique (le 31 mars 2015). Dans l’article 7 du projet d’arrêté ‘relatif à l’enseignement dans les classes de collège’, il est écrit qu’une dotation horaire destinée d’abord aux travaux en petits groupes ‘permet également [à un établissement], dans le cadre de son projet pédagogique, de proposer, pour les élèves volontaires, un enseignement de complément aux enseignements pratiques interdisciplinaires prévus à l’article 4, qui porte sur un enseignement de langues et cultures de l’antiquité ou sur un enseignement de langue et culture régionales. Cet enseignement peut être suivi au cours des trois années du cycle 4, dans la limite d’une heure hebdomadaire en classe de cinquième et de deux heures hebdomadaires pour les classes de quatrième et de troisième’. Que reproche-t-on à ce texte ? Là encore les critiques sont nombreuses :

– L’enseignement du latin et du grec disparaît de la grille horaire de base et se retrouve derrière les travaux en petits groupes. Le chef d’établissement peut attribuer une partie de ces heures au latin ou au grec. Rien ne l’y oblige, pas même lorsque cette option rencontre une forte demande. Il faut, de plus, que l’enseignement du latin ou du grec entre dans le cadre du projet d’établissement pour que l’option soit ouverte.

Cette réforme entérine la dérèglementation la plus totale de l’éducation nationale.

– L’enseignement du latin ou du grec devient un enseignement de complément à l’EPI LCA : si l’EPI LCA n’est pas offert aux élèves dans un établissement (ce qui n’est absolument pas garanti, on l’a vu plus haut), alors l’enseignement du latin ou du grec n’a pas lieu d’être.

– Là où il serait préservé, rien ne garantit que ‘les élèves bénéficieront exactement du même nombre d’heures qu’aujourd’hui’ (c’est-à-dire 2h en 5e, 3h en 4e et 3h en 3e), pour citer la Ministre. En effet, l’option serait enseignée dans la limite de 1h en 5e, 2h en 4e et 2h en 3e, et complétée par des heures d’EPI. L’expression dans la limite de ouvre la porte à toutes les restrictions et nul ne sait combien d’heures l’EPI LCA parviendra à mobiliser.

–  Cette réforme entérine la dérèglementation la plus totale de l’éducation nationale. Sans horaire fixé, sans programme ni progression nationale, l’enseignement des LCA souffrirait de la plus grande hétérogénéité. Loin d’être un enseignement ouvert à tous, il deviendrait une option discriminante, parce qu’il serait enseigné dans certains collèges seulement, et pleinement enseigné dans un plus petit nombre d’établissements encore.

–  Enfin cette réforme ne résout pas les problèmes actuels rencontrés par l’enseignement des langues anciennes dans le second degré, comme par exemple le manque de professeurs de lettres classiques dans les établissements ou bien le niveau de formation des professeurs de lettres en matière de langues anciennes. Cette réforme qui prétend offrir le ‘latin pour tous’, notamment via une initiation en classe de 6e (dont on ne connaît pas, à l’heure actuelle, le programme – publié le 8 avril) n’est pas revenue sur le processus d’élimination des langues anciennes au programme des concours de recrutement de professeurs de lettres.

C.G. Que faut-il comprendre alors ?

M.B. : Le gouvernement se préoccupe sans doute des élèves ; mais il est beaucoup plus concerné par les économies budgétaires. L’hypocrisie réside dans la mise en avant d’un très beau principe, l’égalité, malheureusement dévoyé. Le gouvernement prône l’égalité des moyens notamment, pour que tous les établissements proposent le même nombre d’heures à tous les élèves : il appuie son argumentaire sur un rapport de la Cour des Comptes de 2012 qui condamne la disparité des moyens alloués et l’existence d’établissements où les élèves peuvent en apprendre plus qu’ailleurs. Mais au lieu de proposer à tous d’en faire plus, la réforme oblige tous les élèves à en faire le moins possible. Et le latin et le grec feraient, parmi d’autres options (tout comme les classes bilingues), les frais de cette réforme qui joue maintenant la carte de l’anti-élitisme, de l’égalitarisme et du confort des élèves, considérés comme des enfants immatures qui doivent être séduits et préservés des efforts, et non comme des adultes en devenir. Les EPI auraient pu être une belle idée s’ils étaient venus compléter les horaires disciplinaires et s’ils avaient été mieux encadrés pour que notre éducation demeure nationale. Il aurait aussi fallu laisser s’épanouir les options, pas seulement le latin ou le grec, mais toutes celles qui disparaissent dans la réforme, pour que chaque élève ait au moins la possibilité d’élargir le champ de ses connaissances. Que l’État reconnaisse qu’il n’a pas les moyens d’une telle politique, au lieu de supprimer les options sous couvert d’un égalitarisme bon ton.

C.G. Quelles seraient les contre-propositions possibles ?

M.B. : Un regroupement d’associations de professeurs de Lettres (APFLA-CPL, APL, APLAES, Cnarela, SEL, SLL) s’est rendu au Ministère le 31 mars 2015. Le cabinet de Madame la Ministre a souligné la volonté de concertation et le temps donné à la discussion. Il faut pourtant dire que cette audience n’aurait jamais eu lieu si les associations en question (comme d’autres) n’avaient fait la demande, suite à la parution de la première version du projet (17 mars 2015). Le projet de réforme avait donc été mis en place sans consultation préalable.

Les professeurs et les élèves se heurtent à une réalité tout autre : le mépris, l’antagonisme, le sacrifice de toute une génération.

Devant les vives réactions et des tribunes publiées dans la presse au cours de la semaine du 17 mars, Madame la Ministre avait modifié son discours et réintroduit les langues anciennes dans les grilles horaires (version du 25 mars 2015). Au cours de l’audience (dont on peut trouver le compte rendu sur le site des différentes associations), les associations ont souligné les dangers de cette deuxième version et ont demandé à être davantage consultées sur la réforme, mais aussi sur l’élaboration du programme en cours : aucune de ces deux demandes n’a été suivie d’effet.

Par ailleurs, ces associations ont fait des propositions (rétablissement de l’horaire actuel de latin et de grec dans les grilles de la réforme, formation de tous professeurs de lettres aux langues anciennes, présence obligatoire d’un professeur de lettres classiques par établissement, respect des textes pour lutter contre les horaires amputés et les mutualisations de niveaux, EPI LCA obligatoire en 5e). Là encore, l’hypocrisie du Ministère a été frappante : au sortir de la discussion, les associations apprenaient dans les médias, via les syndicats, qu’un nouveau projet avait été déposé le jour même (projet d’arrêté du 31 mars dont il a été question ci-dessus). Les conseillers qui les ont reçues ne leur en ont pas parlé un instant : au diable la concertation ! C’est ce projet qui entérine la disparition des langues anciennes et contredit totalement les déclarations de Madame la Ministre à ce sujet. Madame la Ministre clame haut et fort son respect des professeurs, sa volonté de dialogue, sa lutte pour l’égalité ; les professeurs et les élèves se heurtent à une réalité tout autre : le mépris, l’antagonisme, le sacrifice de toute une génération.

Propos recueillis par Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral est professeur de Lettres classiques dans un Lycée de la région bordelaise. Sans aucune autre qualification, il ose s'intéresser aux lettres et à l'art, de façon générale. Les voyages ne l'intéressent pas.