Alexandre Sumpf publie Raspoutine aux éditions Perrin, un essai biographique enlevé et richement illustré à propos d’un mythe russe hors du commun qui a accompagné la fin du tsarisme. 

Qui est cet homme, au regard glaçant, hypnotisant, à l’année de naissance plus ou moins floue, à la vie incertaine, et aux circonstances de la mort encore plus complexes ? Encensé et diabolisé, qui est ce Raspoutine venu des monts Oural jusqu’au palais des Romanov ? Staretz génial, alcoolique notoire, faiseur de miracles, noceur, Grigori Efimovitch Raspoutine était peut être tout cela à la fois.

L’auteur rapporte un de ses hauts faits raconté par la fille de Raspoutine, lorsque l’impératrice Alexandra lui envoie un télégramme pour le supplier de guérir son fils agonisant : « Maria ma colombe, me dit Père, je vais tenter d’accomplir le plus difficile et le lus mystérieux de tous les rites (…) Il tomba à genoux devant l’icône et commença à prier (…) Il tomba à la renverse, sur le parquet, sa jambe gauche repliée sous lui. (…) Il refusa de parler de ce qui venait de se passer et me dit simplement : C’est Dieu qui a permis la guérison« . Et le tsarévitch survécut.

« A l’orée du Nouvel An, il mourra en supplicié ; son Golgotha sera la cave d’un somptueux palais et sa croix, un fleuve glacé. Et adviendra un nouveau royaume sur la terre de Russie, bâti sur les décombres de l’autocratie ». 

Guérisseur et hypnotiseur, Raspoutine a envoûté la famille royale pour les uns, ou a été leur confident touché par la grâce pour les autres. Ce livre éclaire l’ambivalence consubstantielle à ce phénomène comme seule la Russie peut en produire. Il montre tant la fascination qu’il exerçait que l’incroyable rejet qu’il suscitait. Sa postérité, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou tout simplement spirituelle, est suffisamment éloquente. Sa fin tragique suffit, du reste, à amplifier le mythe : « A l’orée du Nouvel An, il mourra en supplicié ; son Golgotha sera la cave d’un somptueux palais et sa croix, un fleuve glacé. Et adviendra un nouveau royaume sur la terre de Russie, bâti sur les décombres de l’autocratie ». 

Un personnage de Dostoïevski fait homme

Ce nouveau royaume russe, ce sera, évidemment, le communisme à visage léniniste puis stalinien. Raspoutine constitue donc cette survivance de l’âme russe, cet ultime spasme mystique avant le déferlement du socialisme matérialiste et athée. « 1917 a d’abord été la fin d’un monde, avant d’être le commencement d’un nouveau siècle », comme le rappelle justement Alexandre Sumpf. Les prophéties du moujik nous ramènent à cette immortalité de l’âme russe, qui ne peut se résumer aux samovars ni à la vodka frelatée. Cet esprit orthodoxe et dyonisien, tout imprégné d’immensité sibérienne, n’est pas un souvenir. Ni une légende. C’est une survivance. 

« La foi fleurit sans printemps sur les justes »

Evoquer Raspoutine, c’est nécessairement en revenir à Dostoïevski et aux Frères Karamazov. Ce staretz Zosime, dont les « Fragments de la vie » (Livre VI) éclairent à rebours l’existence du futur confident de la tsarine, annonce sa pensée et sa vie, dans ses excès comme dans ses intuitions éclairées par les Saintes Ecritures. Magie de la littérature. Miracle de l’âme russe. Raspoutine est dostoïevskien en ce qu’il concentre ses grands questionnements sur Dieu, le libre-arbitre et la profondeur infinie de l’Être. 

Cet essai biographique est par conséquent une excellente introduction à la vie et à l’héritage de Raspoutine. Ses abus (femmes, alcool, bagarres), ne sont pas ignorés, tout comme ses fulgurances prophétiques. Son indéniable magnétisme, qui nous frappe toujours autant en regardant ses photographies, est parfaitement rendu. « La foi fleurit sans printemps sur les justes », déclarait Raspoutine. Et la grâce s’épanouit dans un éternel hiver russe. 

Liens : 

Découvrir le livre sur le site des éditions Perrin 

Qui était Grigori Efimovitch Raspoutine ? Entretien d’Alexandre Sumpf avec Christophe Dickès sur StoriaVoce

Raspoutine, l’âme russe contre le matérialisme à lire sur Philitt 

1917, entre tragique et sublime, sur le livre de Jean-Christophe Buisson 

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Julien De Rubempre

Fondateur du Nouveau Cénacle. Navigue entre sa bibliothèque, le Parc des Princes, Guernesey et son encrier. Pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.