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En remontant le chemin qui conduit de la gare à la maison de Paul Léautaud, je repense à tous ces gens qui ont suivi la même route dans l’espoir d’être reçus par le vieil écrivain. Cette route, Paul Léautaud l’a parcourue de nombreuses fois, par tous les temps. Il se rendait à son bureau du Mercure de France afin d’accomplir son humble tâche de petit employé de bureau sous-payé. Il lui arrivait de faire ce parcours plusieurs fois par jour pour nourrir les innombrables bêtes qui peuplent sa petite maison de Fontenay.

Me voilà arrivé devant le portail. Poussé par mon envie de voir au plus vite l’écrivain, avec précaution, je pousse la barrière de fer forgé qui grince et émet une plainte stridente. J’entre alors dans un jardin incroyable. L’herbe a envahi l’allée principale et s’est frayée un chemin entre les dalles inégales qui devaient, à l’origine, guider le visiteur depuis la rue jusqu’au seuil de la maison. A vrai dire, l’herbe a pris possession de tout le jardin. Les arbres, n’ayant jamais été taillés, ont poussé follement et ont formé une voûte au-dessus du tapis d’herbe. Cette cathédrale de verdure dissimule la maison comme pour mieux renforcer la solitude du vieil homme qui l’habite. Soudain, alors que je me suis arrêté sur ce qui me semble être une dalle afin d’observer cette jungle, j’entends un frémissement dans cet océan de bromes. A quelques mètres de moi, les longues pousses de chiendent qui atteignent par endroit un mètre de hauteur, remuent, comme frôlées par une main invisible. Ce n’est pas le vent, il n’y en a pas. Imaginez-vous un chasseur perdu en pleine savane et qui sent la présence inquiétante du fauve rôdant autour de lui.

La chose semble se rapprocher. C’est peut-être ridicule mais l’angoisse m’étreint et mon cœur s’emballe. Tout à coup surgit, au beau milieu de l’allée, un petit chat gris. Ce dernier, comme fatigué par l’expédition qu’il vient d’accomplir, s’arrête et se met à lécher avec application sa patte avant de la passer derrière son oreille, répétant ce mouvement plusieurs fois. Un autre chat, surgi de nulle part, le rejoint d’un bond. Les deux bêtes se reniflent et, sans raison apparente, le petit chat assène au nouveau venu un puissant coup de patte. Le malheureux félin, sans demander son reste, replonge dans les herbes hautes non sans avoir lancé en direction de son agresseur un miaulement vindicatif. Cette scène me rappelle que les bêtes ont trouvé ici leur domaine.

Léautaud leur a consacré une place importante dans sa demeure, dans sa vie et même dans son œuvre. Elles sont d’ailleurs toutes enterrées dans la terre de ce jardin et la sève de chacune de ces herbes, de chacune de ces fleurs s’est enrichie du sang de toutes ces pauvres bêtes, chiens ou chats, que le maître des lieux a soigneusement déposées en terre. Ce dernier a d’ailleurs raconté, dans un des nombreux textes qu’il a consacrés à ses « amis », qu’il connaît l’endroit exact de chaque tombe. Il a même dressé un plan de son jardin pour ne pas oublier l’emplacement de ces humbles sépultures. J’étais perdu dans ces pensées lorsqu’une voix rauque et espiègle se fit entendre à l’autre bout du jardin :

* Vous devez être M. ***, je ne vous attendais pas de sitôt mais le grincement de la grille m’a prévenu de votre arrivée. Vous voyez que j’ai encore l’ouïe fine pour mon âge. Comme je ne vous voyais pas arriver, j’ai pensé que vous vous étiez perdu dans les recoins de mon domaine

A ces mots, un rire aigu résonna dans l’allée et je vis venir à moi, s’appuyant sur une canne qui ne le quittait désormais plus, un tout petit homme affublé d’une chapka doublée de fourrure, tel un fier lancier des armées françaises. On était pourtant en plein été mais Léautaud  ne se séparait plus de cette coiffe qui lui évitait d’attraper le rhume. Il était vêtu d’un grossier gilet dont certaines mailles étaient défaites et d’où jaillissaient, par endroit, des morceaux de laine décousus. Le pantalon de l’écrivain n’avait rien à envier au gilet : il était mal taillé et il devait avoir déjà vécu car son fond avait été rapiécé (cela, je ne pus le voir que lorsque Léautaud se retourna pour me servir de guide dans le dédale de son labyrinthe verdoyant) avec diverses pièces de tissu. En guise d’ourlet, Léautaud s’était contenté de retourner le pantalon vers l’intérieur afin de ne pas être gêné dans sa marche et pour ne pas avoir à le remonter en permanence, il l’avait fixé avec de grosses épingles. En le voyant ainsi fichu, je ne pus m’empêcher de penser à la description qu’avait faite Valéry Larbaud dans son Journal après l’avoir rencontré à l’arrière d’un omnibus : « Hier. – Vu de la plate-forme d’un autobus P[aul] Léautaud ; il avait un manteau sans manches, à capuchon, d’un brun monacal, et un chapeau en homespun, dont le mélange donnait, à distance, un gris-clair agréable ; il le portait arrondi et la coiffe baissée. Il peut se permettre cela : parce qu’il a du talent et parce qu’il s’est arrangé pour que sa renommée ne dépasse pas la première zone. »

Nous pénétrâmes dans sa demeure. J’eus l’occasion de visiter la chambre de Léautaud reconstituée au musée Carnavalet, avec son petit lit propret et ses cadres suspendus au mur avec grand soin. Permettez-moi de vous dire que cette représentation de l’intérieur de l’écrivain est bien loin de la vérité. Quand vous pénétrez dans cette maison, la première chose qui vous saisit, c’est l’odeur, une odeur âcre et rance, où se mêlent, indistinctement, les effluves des déjections canines et les miasmes d’une crasse sordide. Léautaud ne semble pas gêné par ces odeurs désagréables et il continue à marcher devant moi, suivi par toute une ribambelle de chats qui évoluent, au gré de leurs humeurs, dans cette immense maison, devenue leur terrain de jeu. Certains se reposent, nonchalamment, sur les rebords de fenêtre tandis que d’autres se sont installés sur les marches du vieil escalier. Au passage du maître, ils lèvent tous la tête et le regardent, comme pour le remercier de les avoir recueillis. Les murs sont lézardés et le papier peint, déchiré par endroits, laisse apparaître des plaques de plâtre dévorées par le salpêtre. Quelques lézards courent sur les murs jusqu’au plafond, constitué de boiseries recouvertes d’une peinture défraîchie.

« Faites attention où vous marchez. En vous attendant, j’ai fait un peu de ménage, mais vous savez… »

Je suis heureux d’apprendre que la maison a été nettoyée. Léautaud monte les escaliers, sans préciser où il m’emmène. Arrivé sur le palier, nous entrons dans une petite pièce qui, apparemment, sert de pièce à vivre. Dans un coin se trouve un petit réchaud en émail. Quelques casseroles bosselées posées sur une petite table d’appoint. En face, près de la fenêtre, une longue table en bois recouverte de papiers disparates, noircis par une petite écriture quasi illisible et à moitié effacée. Un encrier trône au beau milieu du plateau. Léautaud m’invite à m’asseoir et, sans même me proposer un rafraîchissement – aurais-je seulement accepté ?, il me fait signe de commencer mon « interrogatoire ». Il semble dans un bon jour et la conversation promet d’être riche et passionnante…

A suivre …

Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral est professeur de Lettres classiques dans un Lycée de la région bordelaise. Sans aucune autre qualification, il ose s'intéresser aux lettres et à l'art, de façon générale. Les voyages ne l'intéressent pas.