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Du 11 octobre 2019 au O1 mars 2020, le  Musée d’Art Moderne de Paris présente une rétrospective du peintre Hans Hartung (1904-1989). L’exposition qui s’intitule la fabrique du geste  a la volonté de porter un nouveau regard sur l’oeuvre de cet artiste majeur du XXe siècle et sur son rôle essentiel dans l’histoire de l’art.

(vidéo de présentation:https://youtu.be/V3ZV0uTt5hQ )

Hans Hartung fut notamment un  des précurseurs de l’une  des inventions artistiques les plus marquantes de son époque : l’abstraction. Le parcours de la rétrospective comprend une sélection d’environ trois cents oeuvres. Elles proviennent de collections publiques et particulières françaises et internationales et pour une grande part de la Fondation Hartung-Bergman.

L’exposition est construite comme une succession de quatre séquences chronologiques:

  1. 1904-1939: Vers l’abstraction
  2. 1940-1956: Peindre à tout prix
  3. 1957-1970: Agir sur la toile
  4. 1971-1989: Le geste libéré

Grâce à ces séquences historiques, on peut suivre la parcours de cet artiste (il sera fait référence principalement au catalogue de l’exposition) .

On comprend aussi que l’expérimentation  est au coeur de son travail.

C’est pourquoi cette exposition nous donne à voir une grande diversité des supports, une incroyable richesse des innovations techniques  et une panoplie étonnante d’outils utilisés durant tout son parcours  créatif qui s’étale sur tout le  XX° s.

Mais au-delà d’être le visionnaire de son temps, Hans Hartung reste l’éternel élément perturbateur car il  ne cesse de nous questionner, son art étant  constamment tourné vers l’avenir!

I) 1904-1939: Vers l’abstraction

Très tôt attiré par le cubisme dans  les années 20, cette période  signe aussi pour lui  celle de la  formation et notamment l’utilisation de la méthode du travail fondé sur la série. Ainsi le report de certains pastels ou dessins qu’il agrandit sur la toile.

Cette technique de la production du motif à l’identique, appelée méthode du report  il l’utilisera jusqu’aux années 1960.

Mais privilégiant  toujours une certaine forme d’indépendance, il rejettera de s’allier à l’avant-garde. Celle-ci  représentée notamment par le Bauhaus en 1919 et le dadaïsme et ce malgré la première soirée dadaïste qui a eu lieu le 19 janvier 1920 à Dresde,  qui est pourtant la ville où il réside.

Plus tard seulement, il entamera   une réconciliation tardive avec l’école de l’avant-garde dans le Paris des années 1930.

Les deux grandes révélations qui vont marquer ensuite son art concernent le cubisme français qu’il découvre  lors de l’Exposition internationale à Dresde en 1926 et l’expressionnisme du peintre Oskar Kokoschka.

Les oeuvres de cette époque révèlent un certain vitalisme de la couleur et un primitivisme très remarqué.

Ainsi la toile de 1926 (ci-dessous), fait partie des scènes érotiques et grotesques du peintre rappelant les motifs de la vie nocturne (cabarets et maisons closes) et du pouvoir charnel délibérément grossier que cela génère dans l’esprit de l’artiste.

Sans titre, 1926, huile sur toile, 74 x 99,5 cm, Fondation Hartung-Bergman

Ensuite les années 1930 constituent une période critique car désormais à 27 ans seulement il se lance dans l’abstraction et inaugure en 1931 sa première exposition personnelle à Dresde. Mais se sentant menacé par le nazisme, il s’installe à Paris en 1935.

Il est très proche en fait des artistes abstraits du début des années 1930, qui sont adeptes de tracés libres ou de formes courbes et irrégulières sur des fonds neutres et peu profonds.

On le sent familier aussi du cubisme tardif « adouci » ou de l’automatisme surréaliste.

La toile de 1931 intitulée T 1931 traduit bien  l’esprit de ses premières toiles abstraites très influencées par les artistes qu’il côtoie à Paris  : Georges Braque, André Masson, Joan Miro…

T1931-1, 1931, huile sur toile, 46 x 38 cm

Cependant Hans Hartung reste toujours un artiste inconnu malgré ses différents contacts qu’il noue dans le milieu de l’art parisien.

Incapable de vendre son travail,  il s’engage alors en décembre 1939 dans la Légion étrangère, car il a choisi la liberté même si cela va entraver fortement et durablement  son parcours artistique.

II) 1940-1956: Peindre à tout prix

Après la  seconde guerre mondiale, il est  en 1945, invalide (il a perdu sa jambe droite) et  se trouve dans un grand dénuement.

Heureusement, deux années plus tard, il commence à être reconnu comme l’un des acteurs majeurs de la peinture non- figurative et non-géométrique.

T1948-17, 1948, huile sur toile, 97 x 130 cm

Il fait partie alors d’un courant baptisé « abstraction lyrique »  ce qui lui permettra d’être connu internationalement et notamment grâce à la Biennale de Venise où il expose en 1948.

Hans Hartung se démarque de l’abstraction géométrique de même il n’a rien en commun avec le surréalisme.

C’est une démarche davantage  personnelle , une émotion vectrice de l’intériorité du peintre, un mouvement spontané qui ne représente rien d’autre que lui-même. Il ne peint pas des formes mais des forces qui jaillissent en lui.

Il décrivait lui-même son activité créatrice en ces termes: « Il ne s’agit jamais, naturellement, d’une sensation  traduite ou transposée, mais d’une espèce de dynamisme  qui s’est accumulé en moi et dont le graphisme restitue l’énergie. L’énergie est une force qui peut s’incorporer en n’importe quelle forme, prendre tous les aspects. » (catalogue de l’exposition, p.92)

Comme Joan Miro, ce qui l’intéresse ce n’est pas  seulement le geste  mais plutôt l’image du geste  qu’il reproduisait dans l’espace pictural.

Et de même comme pour l’artiste catalan, l’image de l’homme n’apparait pas non plus dans les oeuvres de Hans Hartung , mais seulement sa présence à travers le mouvement et les gestes. Seul un spectateur attentif et averti  pourra l’observer s’il prend le temps d’exercer son oeil.

III)   1957-1970: Agir sur la toile

De 1950 à 1960, il travaille beaucoup sur papier,  produisant un grand nombre de pastels résultant d’une gestualité rapide et nerveuse.

P1959-29, 1959, crayon et pastel sur papier

A partir des années 1960, il expérimente la pulvérisation avec des outils aussi divers que l’aérosol, le spray ou même l’équipement d’un carrossier à air comprimé.

Résultat: tout cela conduit à amplifier le geste, constituant en quelque sorte le prolongement de son corps.

T1966-K42, 1966, peinture vinylique sur toile, 38 x 61 cm

IV) 1971-1989: Le geste libéré

Hans Hartung utilise une palette qui semble très proche de l’esthétique de son époque.

Toujours en quête d’instruments nouveaux,  il ne cesse de réinventer ses outils. Ainsi de 1986 à 1989, il réalise de très grands formats à l’aide de multipinceaux. Ceux-ci lui permettent de strier et de rayer des fonds colorés.

Par ailleurs son geste de projection sur la toile, rappelle le dripping de Jackson Pollock. Hartung,  artiste handicapé et vieillissant  reste néanmoins très productif jusqu’à l’année de sa mort en 1989, où il produit 360 oeuvres !

T1989-A7, 1989, acrylique sur toile, 185×300 cm

On est saisi par le crépitement des couleurs, celles-ci jaillissent de toutes parts,  puissantes et selon un jet ininterrompu.

Dans le tableau ci-dessus de 1989, la prégnance de deux couleurs primaires, le rouge et le jaune paraissent libres de toute contrainte.

L’élégance est véritablement la signature de chacune des oeuvres de ce peintre .

De même une vitalité sans pareille semble animer l’espace qui n’est jamais inerte.

T1989-R45, 1989, acrylique sur toile, 154×250 cm

Ici, Hans Hartung renoue avec un chromatisme flashy qui avait beaucoup marqué ses oeuvres entre 1971 à 1974.

Mais s’il semble se soumettre momentanément au pop et au kitsch, l’artiste veut nous montrer aussi sa totale liberté  en utilisant parfois toutes les audaces quitte à heurter la sensibilité de certains esthètes.

L’important pour lui est de faire vibrer sa peinture comme l’éclat d’un monde nouveau, d’où son enthousiasme par exemple  pour la peinture des carrosseries de voiture.

En fait son attrait pour la pulvérisation lui permet de revenir à la source de son abstraction.

Avec l’élément liquide, fluide et coloré on a l’impression qu’en 1989,  lors de sa dernière année de vie, il termine en boucle son travail, celui-ci le ramenant, en quelque sorte,  à ses premières inspirations.

Christian Schmitt

http://www.espacetrevisse.com

 

 

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com