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Matzneff et ses actes abominables. L’affaire heurte et émeut le grand cercle médiatique. Elle agite le microcosme littéraire comme elle bouscule tout un chacun sur la non prise en considération judiciaire d’un homme qui a écrit et expliqué ses actes et ses amours inconditionnels pour les personnes mineures. Tout a été dit sur cette affaire mais que pose-t-elle vraiment comme interrogation ? Quel est le fond, comment gérer ces actes criminos-pédophiles ?

Il y a trois choses dans l’affaire Matzneff : Matzneff lui-même, la pédophilie et les enfants victimes de cette dernière. La question revient souvent à propos de la distinction entre l’homme et l’oeuvre, et un livre comme Lolita pourrait être rayé de la bibliographie du génial Nabokov si ce dernier était lui-même attiré par les enfants. Mais le « procès Matzneff » est bien plus simple simple. La fiction n’est pas déterminée, ce n’est qu’une autobiographie très clairement acceptée et assumée. L’agitation émotionnelle est compréhensible. Il faut malgré tout éviter de rentrer dans des décisions hâtives, émotives et brutales. Il serait préjudiciable que l’auteur d’Ivre de vin perdu devienne un exemple. Un exemple n’est jamais bon, il doit être jugé pour ces actes crimino-pédophiles, pour apologie des actes pédophiles comme un citoyen lambda.

Nous devons nous servir de cette affaire pour enfin prendre le problème de la pédophilie de façon sérieuse afin de déconstruire le tabou. Le tabou pour deux parties : celle des pédophiles et celle des victimes.

Accepter l’existence de la pédophilie, dédiaboliser le pédophile et accepter la souffrance psychique de ces derniers serait un grand pas et un grand soulagement pour certains d’entre eux, une porte ouverte à la résilience. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » disait Camus.

La gestion sémantique concernant la pédophilie est parfois révoltante. Nous ne pouvons confondre pédo-criminalité et pédophilie. L’un est pénalement condamnable l’autre non. La pédophilie, est de l’ordre de la maladie, celle qui amène à être attiré sexuellement vers les enfants. Tout ceci est pulsionnel. Celui qui passe à l’acte de sa pulsion devient coupable. Dès lors, la diabolisation de la pédophilie est dérangeante. Beaucoup de pédophiles souffrent de leur état, de ce fantasme qui anime leur fonctionnement psychique. Toutefois, leur conscience vient les empêcher de passer à l’acte, car conscient du mal qu’ils pourraient effectuer à l’enfant fantasmé. La diabolisation des ces personnes vient engendrer des dégâts humains importants. Il serait temps de comprendre et de mettre en place des groupes de thérapies et de casser ce tabou. Cette diabolisation, cette mise en place de la confusion entre pédophile et le monstre dévoreur d’enfants (pourquoi ne pas les guillotiner ?) vient empêcher ces personnes atteintes de ces pulsions, de libérer la parole et de faire un pas vers le soin. La pédophilie doit être reconnue comme une maladie mentale. L’enjeu est de comprendre et de saisir si le sujet pédophile est responsable ou non de son état. Comme l’indique, Léonor Bruny, psychologue clinicienne, dans un dossier de qualité qui vient questionner sur la pédophilie, elle n’est pas un choix, au contraire du passage à l’acte. Nous pouvons occulter, le fonctionnement et l’historicité sociale du pédophile au risque de ne pas traiter ces pulsions et donc craindre un passage à l’acte. Accepter l’existence de la pédophilie, dédiaboliser le pédophile et accepter la souffrance psychique de ces derniers serait un grand pas et un grand soulagement pour certains d’entre eux, une porte ouverte à la résilience. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » disait Camus.

La pédophilie et la cave des secrets

La pédo-criminalité fait des dégâts qui peuvent être irrémédiables. J’en ai fait les frais. Je ne peux dire que mon vécu m’offre une légitimité pour parler de ce sujet. Mais je peux indiquer que l’émotivité excessive autour de ce dernier, d’entendre sans cesse des mots extrêmement violents, souvent crus ne m’ont jamais aidé à libérer la parole. A l’adolescence, et lors des premiers émois et des découvertes sexuelles j’ai compris à quel point ce que j’avais vécu était anormal. Mais comment s’en détacher quand les fonctionnements sociaux, médiatiques, psychiques viennent cloisonner les portes libératoires ? Quelle honte pour un jeune ado (il est de même pour une fille, c’est évident) d’expliquer ce que nous avons subi enfant ? Comment parler quand on sait que ce sujet dérange et qu’il peut être mis dans la cave des secrets ?  Alors par chance, la lecture m’a sauvé. Pérec et Camus ont pu laisser le tabouret quand j’avais la tête dans une corde à 16ans. Le soin aussi, sur le tard. La psycho-thérapie m’a permis l’apaisement, ne plus avoir de haine pour ceux cités plus haut. De comprendre ce qui a pu se jouer chez le prédateur, ce qui a pu se jouer à l’intérieur de ce que j’ai été et de ce que je suis. On ne peut faire sans émotions sur ces sujets. C’est évident. Faire preuve de mesure, d’éducation est beaucoup plus salvateur pour ces personnes victimes. J’en demande réellement à l’Etat de mettre plus de préventions, plus de soins dans les écoles, collèges et lycées. On ne peut laisser ces enfants, ces adolescents, ces adultes mourir psychiquement seul dans un brasier de douleurs innommables. Ce feu qu’il y a en nous et que l’on ne comprend pas toujours, ce feu qui vient nous figer dans un dédale de pensées sombres. Rassurons ces gens, sur le fait qu’ils sont victimes car ce système que j’évoquais plus haut nous amène parfois à la culpabilité. Affreux. Des choses évoluent pour les victimes, mais faut que ça continue encore et plus vite. La prescription, par exemple, ne doit définitivement plus exister. Comment peut-on mettre un délai à la douleur la plus intime qui soit ? Comment donner une contrainte temporelle à la capacité résiliente de chacun ?

Matzneff n’est qu’un prétexte à cette tribune, brouillonne sans doute, mais qui m’oblige à ne pas me taire, à écrire pour que les mentalités évoluent. Il est évident que depuis 30 ans, un changement est perceptible. Mais le chemin est encore long. L’affaire Matzneff en est la preuve. J’aimerais dans un monde idéal, que l’on prenne ce sujet à bras le corps, que l’on médiatise enfin ces associations qui œuvrent au quotidien pour participer au déclenchement d’une voie résiliente. Comme je souhaite que l’on accepte définitivement l’existence de la pédophilie, que l’on donne accès à ces gens de parler, de vouloir traiter leurs maux sans être jugés. Accepter, écouter, éduquer, soigner c’est anticiper le passage à l’acte. En tout cas le plus possible. Accepter, écouter, éduquer, soigner c’est anticiper la vulnérabilité. Du mieux possible.

 

 

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Article Léonor Bruny : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1515707-qui-se-cachent-derriere-les-pedophiles-tous-ne-sont-pas-les-monstres-que-l-on-s-imagine.html

               

 

Yorel

Yorel

Éducateur spécialisé dans la région bordelaise. Je jongle entre trois histoires : la littérature, le sport et les femmes. Le reste n'est que futilité.