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On se situe en plein milieu de la semaine, au sommet de son effort pour gagner sa croûte. Le salariat nous tuera tous d’ennui.

Ce matin, une collègue a amené des chouquettes. « 32 chouquettes, chaud devant ! », triomphante, elle annonce ce chiffre comme une victoire. La viennoiserie se partage sans difficulté, tout le monde se sert dans le coin « cuisine » de l’entreprise. Sont évoqués pêle-mêle, le manque de piscines à Paris, l’affluence des salles de sport, le prix du paquet de cigarettes. On en profite aussi pour discuter de ce qu’on a fait hier soir. Quelle est cette obsession de savoir ce qu’on a fait la veille ? En plus, on n’est toujours obligé d’apporter des éléments probants et consensuels. Personne n’est honnête dans cette histoire. Si on a passé la soirée à forniquer sur le canapé par exemple, on ne va pas le dire comme ça. Remarquez, dans certaines boites, les gens ne se gênent pas. Un copain me racontait il y a peu qu’un de ses collègues se vantait de « ramener des filles le soir » à la pause déjeuner. Entre le friand et le poulet frites, il exposait ses faits d’armes, smartphone à la main, photos à l’appui.

Animé d’une anxiété sans objet, il m’explique qu’il est débordé (enfin lui préfère le terme « surbooké »).

Les filles ne sont pas en reste, mais c’est un sujet que je connais moins. Apparemment tout se passe maintenant sur les smartphones, à travers des applications de messagerie. Cela me laisse plutôt incrédule. Les gens ont finalement décidé de ne plus s’adresser la parole.

J’ai déjeuné avec un ami d’ami, une connaissance, Balthazar, un nom assez prétentieux. On s’est croisé à la sortie d’un cinéma. Je vais beaucoup au cinéma, ça évite de trop parler. Il travaille dans un ministère. Animé d’une anxiété sans objet, il m’explique qu’il est débordé (enfin lui préfère le terme « surbooké »). Il doit gérer les rendez-vous du Ministre ou de son directeur de cabinet je ne me rappelle plus. C’est un travail à plein temps. Il gagne relativement bien sa vie. Il n’est pas marié mais a une petite amie. « ça fait 6 mois qu’on est ensemble » d’un ton adolescent. « Ouais je suis maqué ». Il se sentait superbe. C’était sans doute le plus important. Ils se sont rencontrés au travail. J’ai l’impression que c’est un des rares avantages de sa fonction. Balthazar m’a dit qu’il comptait « le faire » dans un bureau, ce coquin.

Il voit aussi un grand nombre de gens plus ou moins importants. Impotents, aussi.

Les jeunes trentenaires aiment se définir par le travail qu’ils occupent et les études qu’ils ont faites. Cela leur donne une espèce de prestance.

Je lui demande à quoi servent tous ces rendez-vous. Il me répond que cela sert surtout à dire qu’on est dans l’action, proactifs, car on s’entretient avec les « partenaires ». Visiblement, ces rendez-vous semblent être une fin en soi. Il se perd ensuite dans toute une série de mots avec beaucoup de syllabes « comité d’orientation pour la mise en place d’un dialogue inter-administrations », « commission consultative pluriannuelle », « viabilité », etc. Tout cela m’ennuie profondément, mais ce dernier ne remarque rien. Je crois qu’il s’écoute parler. Je me risque à poser une question, essayant de maintenir un certain intérêt « ah mais la circulaire n’est pas encore passée » me répond-il. Je finis ma bavette en silence.

Ce jeune homme, assez beau gosse, essaie de me vendre son job, à l’aide d’une diarrhée jargonneuse. Il ne sert absolument à rien, c’est évident. Je crois qu’il le sait. Je voulais lui demander si ça lui arrivait souvent de pisser dans un violon. Ce fonctionnaire restait irrémédiablement inaccessible aux nuances.

Les jeunes salariés aiment se définir par le travail qu’ils occupent et les études qu’ils ont faites. Cela leur donne une espèce de prestance. « Je suis stable, les deux pieds enfoncés dans le sol. » : ça rassure. En général les pré-trentenaires qui ont réussi sortent à peu près tous des mêmes écoles, et se retrouvent à peu près tous dans les mêmes boîtes. Ensuite, il faut toujours essayer de tenir le regard, je veux dire avoir un boulot qui suscite un intérêt équivalent à la proposition de son interlocuteur. Car le profil linkedin peut être à tout moment scruté pour distinguer le vrai du faux. L’embellissement du CV, même discret, n’est plus de mise, tout est connecté, il n’y a aucune échappatoire. Mais il faut bien savoir se vendre, malgré tout. A la vérité, tout le monde ou presque vous dira qu’il aime bien son métier, il énumérera un certain nombre d’avantages assez génériques. Comme en amour, on s’habitue plus qu’on aime, surtout si on bénéficie d’un bon « C.E. », grâce auquel on aura eu des places peu onéreuses pour une pièce de théâtre avec Michèle Bernier.

Il n’est point de conclusion admirable à tout cela. Il faut y mettre de la bonne volonté, malgré un certain scepticisme. L’obligation d’accomplir reste tenace chez l’Homme. On peut obtenir satisfaction, jusqu’à un certain point, car l’Homme s’ennuie en général assez vite. Ce n’est pas parce-que la porte est ouverte qu’il faut entrer dans la pièce. Lui n’a pas hésité et la porte s’est refermée derrière lui. Pris au piège, il est sûrement obligé de trouver certains stratagèmes pour continuer à susciter la convoitise.

On s’accommode assez aisément de ce compromis pépère, de sa modeste utilité au cosmos.

On touche peut-être à quelque chose de fondamental. En effet, on jugera en premier lieu quelqu’un au travail qu’il effectue, ou plus exactement à la position professionnelle qu’il occupe. Et aujourd’hui, tous les gens que je connais travaillent dans le tertiaire ou la fonction publique. On a laissé la production aux pays du tiers monde. Tous ces gens diplômés mais finalement trop nombreux à l’être, donc ça n’est plus aussi exceptionnel qu’avant. N’y a-t-il personne qui n’ait remarqué ces similitudes ? Du coup tout le monde est à peu près interchangeable. Les rapports sont fluides, on parle à peu près des mêmes choses. On s’accommode assez aisément de ce compromis pépère, de sa modeste utilité au cosmos. Ainsi quand tout le monde fait plus ou moins la même chose, le jugement sera beaucoup plus difficile, impossible même.

 

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.