Après, dans l’ordre chronologique, Nice, Berlin, Londres et Stockholm, Daech a une nouvelle fois eu recours au camion-bélier sur le sol européen hier à Barcelone. Une tactique d’une terrible efficacité.

L’expression fait florès, aussi sûrement que le vocable très politiquement correct « déséquilibré » s’impose dans nos rédactions mainstream lorsqu’un islamiste sort un couteau de boucher pour s’en prendre aux quidams qui ont le malheur de croiser son chemin. On parle désormais de « terrorisme low cost » pour désigner ces attaques plus ou moins improvisées au camion-bélier qui, longtemps cantonnées au Proche-Orient, semblent devenues le nouveau modus operandi privilégié par l’Etat islamique.

Et pour cause : quand bien même les assaillants de Barcelone, qui ont fait au moins 14 morts et une centaine de blessés sur la célèbre promenade des Ramblas, nourrissaient sans doute des ambitions plus funestes encore – outre la tentative d’attentat dans la nuit à Cambrils, l’enquête doit encore faire toute la lumière sur l’explosion hautement suspecte d’un appartement à Alcanar, à 200 kilomètres de la capitale catalane, explosion qui aurait un lien direct avec l’équipée catalane et pourrait avoir précipité celle-ci -, elles sont peu coûteuses et ne requièrent ni préparation, ni logistique démesurées.

Elles sont au surplus très difficiles à déjouer et à contenir, sauf à installer des dizaines de milliers de parpaings autour des grands axes, et par extension à réviser toutes les politiques automobiles en milieu urbain, ce qui impliquerait des coûts mirobolants ainsi que des mutations structurelles et infrastructurelles majeures.

Daech, qui a tout de même perdu beaucoup d’hommes, kamikazes ou soldats du califat tombés sous les bombes en Irak ou en Syrie, a d’autant mieux compris l’intérêt de cette méthode qu’elle ne va pas nécessairement de pair avec la mort du ou de ses affidés. La perspective d’être appréhendé par les autorités n’en restant pas moins hautement plausible, il est devenu fréquent que ces derniers aient recours à des armes factices, en particulier de fausses ceintures d’explosifs. Une initiative qui semble déconcertante de prime abord, voire incongrue, mais n’est pas dénuée de fondement elle non plus.

Comme l’explique Le Figaro, l’Etat islamique est en effet convaincu qu' »en situation de légitime défense, les forces de l’ordre, face à un potentiel kamikaze, ne prendront pas le risque d’interpeller l’individu et feront en sorte de le neutraliser le plus rapidement possible ». Dans cette hypothèse, le combattant, vêtu tel un guerrier et qui se fantasme comme tel, meurt « en martyr » et échappe à des interrogatoires de la police susceptibles de compromettre d’autres opérations. Grâce à ce subterfuge, qui trahit peut-être un certain amateurisme, mais démontre aussi qu’il ne laisse strictement rien au hasard, Daech fait donc coup double.

Des revers militaires, mais un pouvoir de nuisance intact

Surtout, l’idéologie mortifère, légitimée aux yeux de certains par le caractère plus que trouble du galimatias coranique, n’a pas pris une ride. Elle reste désespérément « bankable » et survit aux revers militaires.

En grande difficulté en Syrie et en Irak, avec les pertes successives d’Alep et de Mossoul, avant la libération programmée de Raqqa, son fief historique, Daech va sans doute devoir se résoudre à tirer un trait sur son réduit proche-oriental, là où tout a commencé. A la fois glacis offensif et assise territoriale séduisante pour les déçus d’Al-Qaïda et autres apprentis terroristes en mal d’hémoglobine, le califat a perdu ces derniers mois l’essentiel de sa superficie.

Il a néanmoins la possibilité de renaître ailleurs, aux Philippines par exemple, où l’ineffable nettoyeur Rodrigo Duterte a toutes les peines du monde à faire rendre gorge aux djihadistes qui déstabilisent le sud du pays, ou encore en Libye, devenue terre de chaos depuis la neutralisation de Kadhafi, comme l’Irak avant elle.

Surtout, l’idéologie mortifère, légitimée aux yeux de certains par le caractère plus que trouble du galimatias coranique, n’a pas pris une ride. Elle reste désespérément « bankable » et survit aux revers militaires. En plus de profiter de la porosité des frontières et des failles de la coopération entre Etats en Europe, le tout dans un climat particulièrement anxiogène dans lequel se mêlent peur obsessionnelle des amalgames, frilosité et légèreté législatives, précautions sémantiques zélées (à tout le moins en France), repentance de principe, droit-de-l’hommisme forcené et fort sentiment d’impunité.

A l’instabilité chronique du Proche-Orient s’ajoute un Vieux Continent dépassé dans les grandes largeurs, tiraillé entre la nécessité de se protéger et celle, tout aussi impérieuse à ses yeux, sinon plus, de ne pas tourner le dos à ses valeurs démocratiques et fraternelles. Le renversement du rapport de force en faveur de Bachar Al-Assad, par-delà les fortes divergences entre Washington et Moscou quant à la conduite à mener dans cette Syrie meurtrie pour des décennies, n’y change rien : depuis 2011 et le début de cette guerre dont l’Occident aurait mieux fait de ne pas se mêler, Daech s’est affirmé et a séduit, durablement, à distance ou non et partout dans le monde, des milliers de paumés, épigones misérables d’Abu Bakr al-Baghdadi et succédanés d’êtres humains qui ont trouvé un ersatz de but à une existence jusqu’alors des plus insignifiantes.

Ces terroristes low cost, néo-pourfendeurs d’apostats, parfois anciens fumeurs de chichas et/ou ex-racailles de banlieues dites sensibles, radicalisés express sur Internet  ou partis faire le djihad en Syrie, ne disposent pas obligatoirement de moyens considérables. Ils ne font finalement qu’obéir au mot d’ordre de Daech, message radical que rien, pas même certaines illusions douchées, ne semble écorner.

Epargnée pendant plus de 13 ans, l’Espagne, dont on semble découvrir qu’elle est devenue elle aussi, en toute discrétion, une base arrière d’islamistes, telle la Belgique avant elle, l’a appris à ses dépens hier.

Ainsi l’insécurité et la peur sont-elles bel et bien partout en Europe, à l’exception notable des pays de l’Est à ce stade. L’Etat islamique a beau avoir perdu des batailles dans cette guerre qu’il a déclarée au monde occidental et à l’ensemble de ses symboles, il les a propagées et entend bien les faire prospérer. A défaut de pouvoir mener à bien toutes ses entreprises et en comptant sur un autre allié précieux : l’imprévisibilité.

 

 

Guillaume Duhamel

Guillaume Duhamel

34 ans. Journaliste financier originellement spécialisé dans le sport et l'écologie. Féru de politique, de géopolitique, de balle jaune et de ballon rond. Info plutôt qu'intox et intérêt marqué pour l'investigation, bien qu'elle soit en voie de disparition.