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Il a fallu du temps. D’abord pour réaliser, ensuite pour trouver les mots et commencer à accepter. Accepter l’inacceptable. Accepter que, ce soir du 13 novembre 2015, Paris a été Alep.

Accepter que des djihadistes français ont tué de sang-froid, à l’aveugle, 130 de nos concitoyens, 130 de leurs compatriotes, visant des terrasses de café et de restaurant ainsi qu’une salle de concert, autant de cibles dites « molles », dans la plus pure inhumanité et dans un élan de lâcheté proprement surhumaine.

Ils s’appelaient Anna, Caroline, Djamila, Fanny, Hélène, Lamia, Marie, Marion, Nohemi, Baptiste, Christophe, Gilles, Hugo, Renaud, Romain, Vincent… C’étaient eux, pour la plupart membres d’une jeunesse de France qui aspirait modestement à se détendre. Ce soir-là, c’était nous. Impossible en effet de ne pas s’identifier à ces morts ordinaires, héros malgré eux qui ne véhiculaient aucun symbole. Ils étaient sans doute tous « Charlie » avant de devenir l’incarnation d’un pays qui souffre et d’un monde qui perd la tête.

Que chacun puisse se reconnaître en eux, c’est bien ce que voulaient ces minables soldats de Daech. C’est ce qu’ils ont cherché en s’attaquant à ce quotidien qu’ils haïssent dans son tout, alors même que leurs us étaient peut-être aussi ceux de certains de ces paumés aujourd’hui morts ou emprisonnés, dans un passé pas si éloigné. Avant que le prosélyte Etat islamique et son insaisissable pouvoir de séduction ne s’en mêle. Avant qu’il ne prenne dans ses rets ces falots assoiffés de chair et de sang de mécréant, avec la rancœur pour fil d’Ariane, et l’illusoire assurance que leur sacrifice scélérat leur permettra de voir ces maudites 72 vierges.

« L’assassinat en règle de la vie « à la française », du café au verre de vin en passant par la mini-jupe, la musique, la culture, la fête et le partage au sens large ».

130 morts, des centaines de blessés, des milliers de traumatisés. 130 visages vus et revus sur Internet et dans les journaux télévisés. 130 âmes fauchées par la folie des hommes, exécutées au nom d’une cause affreuse. Le triomphe provisoire, espérons-le, mais indélébile de l’obscurantisme, qui avait déjà sévi le 7 janvier précédent à Paris en faisant un carton dans les locaux de Charlie Hebdo, journal satirique impardonnable pour avoir caricaturé le prophète et qu’il fallait en conséquence éliminer – du moins ses imprudents dessinateurs sans foi  -, et dans une grande surface casher.

L’acmé de la haine, de l’intolérance, du repli sur soi et sur ses convictions archaïques, empreintes d’humiliations, de soumissions et finalement d’exécutions. L’assassinat en règle de la vie « à la française », du café au verre de vin en passant par la mini-jupe, la musique, la culture, la fête et le partage au sens large. La tyrannie des faibles d’esprit. La révolte revancharde et sanglante des nobodies, de la lie de l’humanité, qui menace la survie même de l’Union européenne voire de la civilisation occidentale pour les plus pessimistes. Qui frappe notre identité et instaure la peur. Sur les terrasses, les concerts, les lieux de culte. Sur nos habitudes. Sur nos vies.

Il a fallu du temps. Forcément. Pour commencer à panser cette plaie béante et tenter de reprendre une vie normale. Pour parler d’autre chose. Pour ne plus tiquer systématiquement à chaque fois que retentit le bruit d’une sirène. Pour moins appréhender dans les froids couloirs du métro. Pour boire des verres sans y penser. Pour recommencer à vivre. Pour retrouver quelque beauté à Paris, ville lumière maculée d’hémoglobine. Du sang de jeunes qui n’auraient jamais dû mourir, innocents transpercés par la vacuité meurtrière de balles de kalachnikovs qui avaient une vie à construire, des rêves à réaliser, des amis et une famille.

« Plus d’éducation, mais aussi plus de prisons. Plus de pédagogie, mais moins de repentance ».

Il faudra encore du temps. Assurément. Pour commencer à apprendre aà composer avec la menace terroriste. Pour vraiment s’habituer à ces directs télévisés creux et angoissants à la fois, ainsi qu’aux changements de couleurs de la Tour Eiffel. Pour que cessent les péroraisons d’une classe politique encore pusillanime et largement dépassée, par-delà les mines graves, les sempiternels plaidoyers gouvernementaux pour le vivre-ensemble et des propositions plus ou moins fantaisistes dans les rangs de l’opposition. Pour que l’exécutif comprenne que le cœur nucléaire du problème est en France, et non en Syrie ou en Irak. Pour réaliser qu’exporter le modèle démocratique occidental à coups de bombes revient à semer le vent puis à récolter la tempête. Pour que cesse l’atlantisme à tout crin. Pour assimiler qu’une guerre nous a été déclarée.

Pour que soit enfin mise en place une politique ambitieuse de restructuration et d’écrémage de tous ces territoires perdus de la République. Pour que les contrôles aux frontières soient véritablement et durablement renforcés. Pour qu’une politique carcérale de fond, adaptée aux périls du moment, soit menée. Plus d’éducation, mais aussi plus de prisons. Plus de pédagogie, mais moins de repentance.

La dystopie partout dans le monde

A la sidération a très tôt succédé l’effroi, puis la colère et la peur. Aux condamnations et hommages partout dans le monde ont succédé des débats passionnés, notamment concernant la déchéance de la nationalité française, des accusations de mansuétude, des bombardements intensifs en Syrie, de vaines tentatives d’union sacrée de la communauté internationale pour enfin détruire le monstre Daech, une kyrielle de propositions et de polémiques quant aux responsabilités des uns et des autres, et l’instauration en France de l’état d’urgence.

Honni de quelques libertaires, certes imparfait et ne pouvant tout empêcher, celui-ci a été jugé comme la seule réponse politique à peu près recevable pour rassurer une population traumatisée et avide de recouvrer un peu de cette sécurité disparue.

Pressés comme des citrons, entre menace terroriste latente et forte contestation sociale, les forces de l’ordre ont pour leur part eu la vie particulièrement dure. L’un d’entre eux et sa compagne ont même été tués par un séide de l’Etat islamique en juin à Magnanville. Plus tôt, des manifestants anti-loi travail, à moins qu’il ne se soit agi de piteux casseurs, ont incendié une voiture de police. Brocardé par une partie de la population, dans le viseur des fous d’Allah, au même titre que les militaires, le flic de base a largement de quoi perdre ses nerfs et crier à l’injustice.

Nombreux sont ceux qui avaient la prescience d’une série d’attentats sur le sol français. Les salopards Abaoud et consorts nous ont toutefois ébaubis en frappant à notre porte et en tirant dans le tas, sans aucune distinction, incarnant le changement de stratégie de Daech, qui s’est « al-qaïdaisé » au fil des mois et d’une ascension aussi irrésistible que révocable, pour peu que tous les combattants du terrorisme islamiste accordent leurs violons, se résolvent à faire leur deuil d’intérêts somme toute très secondaires et tranchent enfin dans le vif.

Paris n’a cependant pas été une fin en soi. Après cet inoubliable vendredi, Nice a également été prise pour cible. Le 14 juillet, dans le sillage d’un Euro épargné, parenthèse enchantée, pour une douloureuse piqûre de rappel. Le jour de la Fête nationale, pour un bras d’honneur en règle à nos valeurs, à la République, à la démocratie, à la liberté, à l’égalité et à la fraternité, peu après un feu d’artifices auquel assistait des familles décimées. En plein état d’urgence, pour bien montrer qu’il ne saurait tout résoudre. En province, pour que chacun puisse constater que la capitale française n’a pas l’apanage de la menace terroriste en France, au cœur de l’été et sur la Côte d’Azur, pour porter un coup très dur au tourisme. Avec un nouveau mode opératoire, celui du camion-bélier, ce qui a confirmé la sombre prédiction du patron du renseignement intérieur en France Patrick Calvar, lequel se disait peu avant convaincu que Daech allait innover dans l’horreur.

« Bien sûr, la Tunisie n’a pas non plus été épargnée, parce que l’islam « progressiste » est une hérésie et ne saurait faire florès ».

Quelques jours plus tard, le père Jacques Hamel, 84 ans, était égorgé dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime). Un crime abject, inadmissible et qui témoigne de la détermination de l’Etat islamique à frapper tous les piliers de ce qu’il appelle « Le royaume de la croix ».

Fin 2015 et début 2016, l’Egypte, le Mali, l’Indonésie, le Burkina-Faso et la Côte d’Ivoire avaient également été attaqués. Tout comme San Bernardino (Californie) et la si vulnérable Bruxelles, laboratoire et plaque tournante de l’islam radical en Europe, une poignée de jours après la capture de Salah Abdeslam dans son fief de Moleenbek. Ce fut ensuite le tour d’Orlando, du Bangladesh, de Kaboul et de l’Arabie Saoudite, pourtant sunnite jusqu’au bout des ongles, en plein ramadan…

Bien sûr, la Tunisie n’a pas non plus été épargnée, parce que l’islam « progressiste » est une hérésie et ne saurait faire florès. La Turquie, elle, fut frappée à maintes reprises, le plus souvent à Ankara et à Istanbul, la faute à la duplicité de son président Recep Tayyip Erdogan, docteur Folamour oriental, despote éteint, mégalomane patenté et expert de la purge, par-dessus tout coupable de s’être appuyé sur la planche la plus pourrie qui soit, l’Etat islamique, dans l’espoir non assumé d’anéantir les velléités d’émancipation kurdes.  Puis vint l’Allemagne, qui avait dans un premier temps ouvert grand ses portes aux migrants, avec inévitablement des brebis galeuses dans le lot, et New York, quinze ans après le 11 septembre

Pour meurtrières qu’elles ont été, les attaques en Syrie, en Irak, au Yémen et au Pakistan n’ont, elles, pas suscité le même écho dans nos frontières. Parce qu’elles sont malheureusement monnaie courante. Parce que les bombes n’échappent plus à la banalisation lorsqu’elles font partie du quotidien. Parce qu’on finit par s’habituer à tout dès lors que les notions de proximités géographique et culturelle ne jouent pas.

La candeur sanctionnée

La vie est ainsi faite. La compassion est à géométrie variable. Chaque génération a ses drames, chaque pays a son 11 septembre. Depuis ce surréaliste vendredi 13, la France a encore plus peur. Elle a compris qu’elle est une cible privilégiée de l’Etat islamique, qui n’a rien perdu de sa capacité à frapper à tout moment, n’importe comment et n’importe où. Elle paie au prix fort des décennies d’une candeur totale, aggravée par un atlantisme plus récent qui l’a amenée à intervenir inconsidérément dans des pays ô combien déstabilisés.

Elle aurait aimé réécrire l’histoire, faire disparaître cette politique donneuse de leçons et va-t-en-guerre à l’extérieur, et endolorie à l’intérieur . Elle a armé des rebelles prétendument modérés à très mauvais escient et elle commerce volontiers avec l’Arabie Saoudite et le Qatar, pétromonarchies richissimes aux motivations profondes troubles. Elle a surtout bien conscience que le ver est dans le fruit et que, telle une hydre de Lerne des temps modernes, couper les têtes de l’Etat islamique ne suffira pas à l’éradiquer. En un an, ce dernier a certes cédé du terrain au Moyen-Orient et va sans doute finir par perdre la bataille territoriale, mais il a eu tout loisir de disséminer des combattants, continuera de le faire, aidé également en cela par l’afflux de migrants, et conserve une impressionnante force de frappe.

Pays de tradition judéo-chrétienne qui avait fait de l’assimilation sa marque de fabrique, la France peut-elle pour autant se permettre de tendre l’autre joue ?

Nombreux, infiltrés dans toutes les strates de la société ou presque, souvent loin du cliché du barbu, les affidés de Daech ne sont pas tous partis en Syrie, ce qui complique singulièrement la tâche. Ils sont autant de bombes à retardement potentielles qui tirent profit de toutes les failles de l’Etat de droit, d’un terreau de confiance qui paraîtrait presque tombé en désuétude et de la porosité des frontières. Le gouvernement français semble en état de sidération, même s’il ne peut en convenir, et les autorités européennes ne se sont par ailleurs pas hissées à la hauteur des enjeux, ce qui sert également les islamistes.

La population oscille quant à elle entre peur et révolte. Les djihadistes veulent la désunion, stimuler la haine et véhiculer la psychose. Ils sont parvenus à chambouler le climat national. Pays de tradition judéo-chrétienne qui avait fait de l’assimilation sa marque de fabrique, la France peut-elle pour autant se permettre de tendre l’autre joue ? Sous prétexte de ne pas tomber dans les pièges de la division et de la généralisation, faut-il se contenter des très perfectibles moyens dont nous disposons aujourd’hui ? Cette unité qui s’est délitée au fil des attentats doit-elle être absolument synonyme de torpeur et d’impuissance ? Pas d’amalgames, certes, mais la neutralisation des imams intégristes et plus largement la réforme de l’islam, appelée de ses vœux par le recteur de la Grande Mosquée Dalil Boubakeur qui serait respectueuse du droit tout en obérant la puissance djihadiste sont-ils fondamentalement impossible ?

Un an après, l’ensemble des dispositifs préventifs et répressifs qui existent en France ont en tout cas montré leurs limites. Un an après, les services de renseignements paraissent ô combien dépassés, avec des milliers de fichés « S » le plus souvent insaisissables, des radicalisés non répertoriés qu’il est donc impossible de surveiller et des fanatiques qui ne laissent rien transparaître, quand ils ne font pas semblant de se repentir… Un an après, la tentation du fatalisme et de la résignation est grande, tandis que le salafisme n’est toujours pas déclaré hors-la-loi.

Un an après, personne ne peut s’aventurer à affirmer que le pire est passé, même si des dizaines de projets maléfiques ont pu être déjoués, et c’est le pessimisme qui prévaut, entretenu par le fait que des milliers d’adolescents et d’enfants ont déjà été endoctrinés, par l’épouvantable perspective du retour des djihadistes sur le territoire national et par le caractère imprévisible de ce terrorisme aveugle. De ce terrorisme  polarisant et protéiforme, qui surprend toujours et qui, bientôt, pourrait aussi opter pour des cibles « dures » et propager les menaces bactériologique, chimique et nucléaire dans nos frontières.

Un an après, le spectre d’une guerre civile dans l’Hexagone a surgi, et le renforcement de la coopération entre les services et entre les Etats, le durcissement des législations en vigueur, l’application scrupuleuse de peines plus dissuasives, la responsabilisation des familles des tueurs, l’expulsion des parasites qui pourraient être boutés hors du territoire national, le dénoyautage des mosquées salafistes et le recrutement massif de policiers sont autant de pistes qu’il conviendrait de creuser sérieusement. Parce que le monde n’en a toujours pas fini, très loin de là, avec Daech, ce cancer pandémique qui a prospéré sur la misère, expression terrifiante d’un ressentiment, d’une jalousie et d’une frustration exacerbés. Comme si ce projet dystopique de charrier la charia et d’exterminer tous les apostats, auquel la masse populaire ne peut opposer que slogans et sanglots, répondait trop bien aux aspirations profonds de ce que l’espèce humaine a engendré de pire.

Comme si ce projet dystopique de charrier la charia et d’exterminer tous les apostats, auquel la masse populaire ne peut opposer que slogans et sanglots, répondait trop bien aux aspirations profondes de ce que l’espèce humaine a engendré de pire.

Comme si ce projet dystopique de charrier la charia et d’exterminer tous les apostats, auquel la masse populaire ne peut opposer que slogans et sanglots, répondait trop bien aux aspirations profondes de ce que l’espèce humaine a engendré de pire.

Guillaume Duhamel

Guillaume Duhamel

34 ans. Journaliste financier originellement spécialisé dans le sport et l'écologie. Féru de politique, de géopolitique, de balle jaune et de ballon rond. Info plutôt qu'intox et intérêt marqué pour l'investigation, bien qu'elle soit en voie de disparition.