Rémi, voyant se dévoiler un cirque de gens trop loin du réel, a décidé de prendre la plume pour imaginer un monde meilleur, celui d’hier, et peut-être d’avant-hier. Il tente de se souvenir de ce qu’il n’a jamais connu. Une nostalgie de l’extrême en somme, pour cet amoureux du cinéma. Le mois de mai est là, le printemps aussi, et à l’instar de Roland Garros, en belle tradition française bien de chez nous, Cannes montre le bout de son nez. L’occasion pour nous de revenir sur ce festival, dont on vante les « stars », les films « qui vous prennent aux tripes », et autres tartes à la crème journalistiques.

On se souvient de « BB » en 1967, croulant sous les fans et les photographes, le sourire jusqu’aux oreilles, cette légèreté de l’insouciance, malgré la cohue. Elle se frottait à la populace cannoise. Lino, lui, buvait des coups avec Jean Paul, pendant que Gabin finissait sa bavette. C’était populaire, à la bonne franquette. Sans oublier Orson et son cigare, qui ne quittait jamais ses lèvres. Cannes, c’était, l’espace d’une quinzaine, l’antithèse magnifique des Césars, lieu de l’entre soi artistique, où, nous, pauvres manants, étions obligés de tout regarder à la télévision. Ce beau monde finissait au Fouquet’s, endroit privilégié des acteurs de gauche, évidemment (sic).

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Cannes, ça restait la rencontre inopinée des petites gens et des étoiles. On n’avait, enfin, plus à lever la tête pour les observer. Elles étaient là, pour nous, à contempler, côtoyer. Il suffisait de les cueillir au détour d’une ruelle ou d’un coucher de soleil. Une belle farandole en somme, le tout commenté par une voix nasillarde qui grésillait. On est impressionné par le mélange qui s’opérait alors. Mais les fameuses stars se sont éloignées, et les preuves d’amour sont réduites à la portion congrue. Cannes, on s’y rend plus pour les soirées branchées que pour le cinéma. On monte les marches, un petit tour et puis s’en vont.

Cannes, de la fête populaire à l’avènement du like

Aujourd’hui, le festival est une opération commando, et la guerre des accréditations fait rage. Il faut avoir le bon badge, la bonne couleur, ou nous risquons la relégation dans les limbes

Canal+ – qui finance la majeure partie du cinéma français – a pris les rênes de ce fier destrier, le dompta, et le fit plier à ses désirs. Retirant petit à petit les gens, pour ne laisser que les stars. Mais sans eux, les stars sont-elles encore pertinentes. Est-ce que le nombre de like ou de followers font une star ? Ou est-ce peut-être la joie ou les preuves d’amour ?

Elle devient ainsi auto-suffisante dans le monde de l’internet. A défaut de faire rêver le monde, on se réfugie dans la popularité virtuelle. On se perd en « selfies » à répétition, au risque de friser l’indigestion d’images. La médiocrité à portée de la main. Le sieur Lescure, fraichement nommé président, les a d’ailleurs interdits sur les marches.

Il y a longtemps, la star était à la fois populaire et talentueuse, ouverte au public, pas à son smartphone, offrant un spectacle permanent à l’audience. On était dans le sublime… ou l’émeute, comme une Bardot, provocatrice ingénue. On nageait dans l’improvisation la plus totale, celle qui permet à des moments de grâce d’émerger.

On partageait les tables.

Car quand la star devient star c’est grâce aux gens, pas aux critiques. C’est un mélange de talent, de succès et d’amour. Malgré ce don de soi, devenue inaccessible, grâce aux péripéties cinématographiques heureuses, elle ne veut cependant pas totalement se couper du monde.

Cannes était ainsi l’occasion pour ces acteurs de renouer avec les plaisirs simples : la bronzette, la pétanque pour certains, un café, une petite marche sur la plage pour d’autres. On aimait Cannes pour ces à-côtés. L’inattendu régnait en maître. Des rumeurs formidables faisaient le tour de la croisette et on attendait avec impatience le prochain « scandale ».

On prenait son temps.

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Aujourd’hui, le festival est une opération commando, et la guerre des accréditations fait rage. Il faut avoir le bon badge, la bonne couleur, ou nous risquons la relégation dans les limbes de la coolitude. D’une fête populaire, on est passé à un rassemblement de castes, en effaçant le public de l’équation. Vous savez, celui qui paie pour voir ces stars à l’écran.

Après de Caunes et Garcia, le néant ?

Dans cette logique, après Gildas, De Caunes et Garcia, plus rien ne subsiste, excepté un service d’ordre pléthorique aux alentours des plateaux

Le festival s’est métamorphosé en Skynet, un tourbillon mécanique d’habitudes, car tout va plus vite, à l’instar des films nouvelle génération, avec plus de prises de vue dans un temps réduit. Cannes est devenu un train-train trop rapide.

Paradoxalement, c’est à l’issue de l’époque Canal+ version De Caunes et Garcia que tout a changé. Un temps que les moins de 20 ans ne connaissent pas. Si on riait aux éclats à la vision des deux compères, Nulle part Ailleurs a pratiqué une logique de terre brûlée. On ne voit maintenant le festival qu’à travers ce prisme. S’il était généreux et drôle dans les années 1980-1990, avec les fulgurances de Garcia, les rencontres au Martinez, et autres victuailles télévisuelles, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Tout est calibré, et le coup de feu qui retentit pendant un grand journal tentant de s’encanailler avec un Mouloud fastidieux nous avait montré à quel point les animateurs étaient dans l’absence totale de spontanéité.

On s’est contenté à Canal de piller l’internet français (Studio Bagel, le Gorafi et les autres) pillant parfois lui-même l’internet mondial, peut-être par manque de couilles ou manque d’inspiration. Reste que tout cela semble bien moins épicurien.

Dans cette logique, après Gildas, De Caunes et Garcia, plus rien ne subsiste, excepté un service d’ordre pléthorique aux alentours des plateaux.

Cela a pour effet de durcir les cœurs par le culte assidu du moi, portant ainsi préjudice à cette tradition de partage. Animés de la plus pure et de la plus tendre confiance, nous jetons quand même un regard ému sur ces beaux exemplaires de jeunes, la barbe et l’ourlet bien comme il faut, tous interchangeables, et nous nous rendons compte du fossé qui les sépare de leurs illustres prédécesseurs, comédiens et amuseurs.

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Si vous aimez le cinéma, ne prêtez guère attention à ces ritournelles sans chaleur, ces paraboles insipides, réfugiez-vous dans les salles obscures. Pour le moins, nous serons certains que ces personnages jouent, réellement, la comédie.

En nostalgique de moins de 30 ans, je m’en vais revoir un film, un de ceux qui vous faisaient penser que le cinéma c’était d’abord ça, « l’entêtement du sentiment, la félicité triomphante à la sortie d’une séance ».

Fin.

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Crédit Photo, Xavier Lambours, Serge Gainsbourg, Cannes 1982

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.

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