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Les vendeurs à la sauvette ont eu du nez en cet été 2015 : la perche à selfie pulvérise les records de vente, parfois jusqu’au coup de foudre.

Si l’esprit de chaque époque se trouve résumé dans le matériel, alors les historiens auront beaucoup à dire sur cette invention survenue comme du chiendent dans les capitales du monde entier. Après le feu, la roue, l’horloge ou la voiture, l’être humain a donc mis au point une vilaine branche pour poser son téléphone portable et se tirer le portrait en esquissant un sourire grotesque, presque gêné d’avoir à se donner ainsi en spectacle au milieu de tous, n’ayant même pas honte d’exhiber son égotisme devant nos chers monuments.

Perche à selfie : naissance de la société égologique

Ce qu’il y a de saisissant dans cette invention, c’est ce que Barthes aurait appelé sa « mythologie » ou, en d’autres termes, comment cet outil est devenu un agent de « l’idéologie » planétaire, un « signe » avec son signifié et son signifiant qui à proprement parler veut dire quelque chose. Nous avions déjà montré comment Twitter et Facebook étaient les illustrations parfaites d’une société capitaliste reposant sur la consommation du Moi de l’Autre, en faisant croire à chacun qu’il est unique et que cette unicité se devait d’être montrée, célébrée, glorifiée sur les réseaux sociaux. La perche à selfie est par conséquent ce lien qui matérialise cette obésité égocentrique planétaire, qui relie physiquement une main à un visage heureux d’être un touriste parmi les touristes.

L’égologie devient la science des sciences individualistes, savoir être-soi et se montrer être-soi constitue l’apothéose selfique de la post-société du spectacle.

Le Moi s’expose dans le monde entier, le singulier se mondialise et chacun devient le sujet de son propre spectacle. La perche à selfie est l’instrument du matérialisme universel et permet cette exposition itinérante qui connait ses heures de gloire en plein été. Puisque tout est spectacle, alors pourquoi pas mes vacances ? Et si le cliché au naturel ne suffit pas, il est toujours possible de basculer dans la réalité filtrée d’Instagram.

C’est l’avènement de la société égologique – que nous pourrions traduire par la science du Moi – dans laquelle l’égo devient une praxis. Être soi devient une activité, voire un jeu. L’égologie devient la science des sciences individualistes, savoir être-soi et se montrer être-soi constitue l’apothéose selfique de la post-société du spectacle. Puisqu’il n’y a plus d’Histoire, faisons notre histoire personnelle, puisque le récit national a disparu, créons notre mythe individuel et partageons-le avec le globe.

« Moi c’est moi », l’égologie est une tautologie

L’égologie, c’est l’immortalisation numérique de soi. Chacun se la fabrique, la conçoit, la sculpte avec un seul et même message subliminal derrière chaque selfie perché : « Moi, c’est moi ». Si spectacle il y a, ce dernier est suffisant, minimaliste, microcosmique. C’est souvent ce qui se trouve résumé dans les sourires figés capturés grâce à la perche à selfie devant les musées et les fontaines de notre chère planète égologisée. A la fois photographe et mannequin, le poseur 3.0 aime montrer qu’il prend des couleurs loin de la grisaille.

L’égologie serait née même sans la perche à selfie, parce que le monde est de toute façon devenu un Loft Story gigantesque dans lequel il suffit d’exposer son être-soi pour exister.

La tautologie spectaculaire du « Moi c’est moi » symbolisée par cette branche de Narcisse au bout de laquelle pendouille un iPhone 6 trouverait presque son origine dans les Confessions de Rousseau, lorsque Jean-Jacques déclare : « Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi […] Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre » ; mais lorsque six milliards d’êtres humains se mettent à vouloir afficher leurs singularités sur la toile, force est de constater que c’est au final l’uniformisation – donc la globalisation – qui finit par remporter la mise.

L’égologie serait née même sans la perche à selfie, parce que le monde est de toute façon devenu un Loft Story gigantesque dans lequel il suffit d’exposer son être-soi pour exister. Paradoxalement, c’est donc le libéralisme qui a donc accompli le rêve des régimes communistes totalitaires : déposséder les Hommes nouveaux de leur personnalité en les rendant identiques, pour leur bien. Si les capitalistes, comme disait Lénine, peuvent ventre la corde pour se faire pendre, ils rajouteraient certainement une perche à selfie pour s’immortaliser sur la potence.

Julien de Rubempré

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.

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