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Depuis sa première version lancée en octobre 2010, Instagram figure toujours parmi les applications les plus téléchargées pour smartphone. Entre partage de soi et émancipation du réel, la phonéographie est révélatrice de l’état d’esprit d’une époque.

Comme nous l’analysions dès novembre 2013, les réseaux sociaux constituent d’une part un remarquable moyen pour tout un chacun de consommer autrui, d’autre part un symbole capitaliste par excellence, reposant sur le culte de l’égocentrisme et le rétrécissement du langage. Instagram est en cela une application jumelle de Facebook ou Twitter, elle permet une exposition du Moi ainsi qu’une mise en scène, pour être partagé en tant qu’être illusoirement singulier.

Instagram et la sublimation de la vie 

L’existence instagrammisée est forcément oisive et bucolique, elle se déroule dans une prairie verdoyante où tout n’est que macarons à la pistache et fraise flottant dans une coupe de champagne.

Avec cent millions d’utilisateurs actifs, ce réseau est bien plus qu’un phénomène, parce qu’il permet non seulement une promotion narcissique mais également une vision sublimée du réel vécu. Si Baudelaire se proposait de changer la boue en or, Instagram permet de transformer une triste soirée à siroter des Mojitos insipides en un instant printanier et hors du temps. La moindre tarte aux fraises immortalisée et agrémentée d’un filtre se métamorphose ainsi en un instant de grâce individué – parce que je suis le seul à le vivre et à l’exposer à ce moment précis – que je soumets à l’approbation des followers. L’existence instagrammisée est forcément oisive et bucolique, elle se déroule dans une prairie verdoyante où tout n’est que macarons à la pistache et fraise flottant dans une coupe de champagne.

Si Facebook a racheté l’enseigne en 2012, c’est bien parce qu’elle est le prolongement du social network le plus connu dans le monde, car si Facebook incite à consommer l’autre, Instagram a recours à la falsification mégalomaniaque pour réenchanter un univers monotone, une vie sans relief. 

Du filtre au philtre, la confusion du vrai

Il en devient un intermédiaire qui au final conduit à une dépoétisation de la réalité, à force de ne plus la contempler telle qu’elle est.

Smartphone à la main, tout devient par conséquent prêt à être photographié, diffusé voire exposé, comme en témoigne l’exposition des photos floues de Pascale Clark qui se tient actuellement dans une galerie parisienne. Instagram confère au réel une part d’artifice, il devient un espace de jeu grandeur nature, comme la ville de Nantes qui propose un « Safari photos 2.0 » (Voir l’article dans Metronews), et sied donc parfaitement à une génération infantilisée qui n’a jamais totalement coupé les ponts avec le pays des merveilles d’Alice.

Les filtres phonéographiques agissent comme les philtres des légendes médiévales, à l’instar de celui de Tristan et Iseult, qui rendent amoureux temporairement avant la déchirante séparation et le retour dans l’univers concret. La société 2.0 aime s’échapper du réel, voire le réinventer et nage en pleine confusion des vérités dans un océan de hashtags : la mégalomanie laisse place à la mythomanie.

Un simple téléphone fait donc écran entre les consciences et le monde no filter. Il en devient un intermédiaire qui au final conduit à une dépoétisation de la réalité, à force de ne plus la contempler telle qu’elle est. C’est parce que Baudelaire a vu une fois le soleil « dans son sang qui se fige » qu’il en a écrit un poème, et par l’exposition systématique d’un réel magnifié, Instagram désenchante tant le cœur des villes que les espaces naturels qui ne s’apprécient qu’en solitaire.

Le filtre est l’oxymore du romantisme.

Julien de Rubempré 

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.