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En sortant sur le palier, Antoine Glantier se rendit compte que le bruit des voisins était plus fort ici qu’à l’intérieur de l’appartement. Il hésita encore un instant et se posait des tas de questions sur la manière avec laquelle il s’adresserait à la personne qui lui ouvrirait la porte.  Il gravit les quelques marches. Après tout cela n’allait pas changer grand-chose mais il se serait fait entendre.

Le vacarme qu’il entendit, une fois devant la porte l’impressionnait. À sa façon de frapper, les habitants de l’appartement sentirent que l’on venait se plaindre. Cinq coups forts et massifs qui surprennent.

– Alors, si tu veux faire un premier contact, tu ne frappes pas si fort, lui dit un homme d’une trentaine d’années, c’est tout c’est comme ça, tu ne frappes pas comme ça. 

– On ne se connaît pas alors ne me tutoyez pas, je vous prie.

– Ah ouais je ne te tutoie pas ? bah vas-y, éructa le jeune homme en claquant la porte.

Durant près d’une minute, Glantier resta sur le paillasson. On lui avait claqué la porte au nez après lui avoir interdit de tutoyer quelqu’un. Il sut qu’il se vengerait.

Il entama un repli vers son appartement, mais arrivé à la cinquième marche il fit demi tour. Il avait pris sa décision ; il voulait des explications. Antoine Glantier ne possédait pas un grand sens de la virilité, mais ses nerfs en pelote le faisaient parfois exploser.  En frappant une nouvelle fois à la porte un garçon de trois ou quatre ans ouvrit. Il ne pleura pas. Le son provoqué par le choc entre la Doc martins de Glantier et le crâne de l’enfant  fit sortir le claqueur de porte de son logis. Après lui avoir asséné un violent coup de talon sur le front, Glantier attrapa l’enfant par les cheveux et coinça le crâne infantile entre la porte et son chambranle. Le sang coulait déjà sur la seconde marche.  Glantier s’y attendait ; l’homme qui avait ouvert la porte un peu plus tôt se prostra sous le choc. Au lieu de tenter vainement de rendre quelques coups à son assaillant, il se précipita vers le corps inerte de l’enfant, le prit dans ses bras et hurla. Ce n’était pourtant qu’un lointain cousin.

L’homme à genoux reçut alors un puissant coup de poing dans la trachée. Ce coup ayant la vertu de d’empêcher la respiration, les pleurs cessèrent et l’homme s’évanouit dans le sang l’enfant. Le voisin du dessous pourrait s’amuser avec la vieille femme qu’il entendait si souvent depuis son appartement.

            Antoine Glantier dut déplacer la masse des deux corps afin de fermer la porte. Il avait pénétré les lieux et entendait des pleurs. Il traversa le salon. Recouverte au sol et aux murs de tapisseries orientales, la pièce n’était occupée que par un immense canapé longeant les quatre murs. Au centre, sur une table basse argentée, reposaient un narguilé fumant ainsi qu’une théière renversée. Glantier comprit comment la douzaine de visiteurs habituelle pouvait tenir dans cet appartement situé au dessus du sien ; c’était un véritable salon de thé privé. Les pleurs se firent entendre de nouveau. Il arriva dans la pièce voisine, c’était une chambre. Plus un dortoir qu’une chambre : il compta sept lits là où un étage plus bas un lit pour deux était déjà de trop. Prostrée dans un recoin, une vieille femme aux pieds nus portant une longue robe convulsait presque. Elle perdait son énergie à chouiner alors qu’elle aurait pu tenter de partir ou d’appeler à l’aide. Elle ne souffrait pas, elle avait peur et Glantier le sentait. 

 — Ne vous mettez pas dans un état pareil… Ne vous inquiétez pas, je serai très rapide, lança Glantier à la femme. 

Il ne vit comme seule réponse qu’un filet de morve coulant de la narine droite de la vieille.

— Et en plus vous ne répondez pas? reprit-il, il y a un vrai problème de politesse dans votre famille.  Vous devriez tout de même vous tenir au courant des us et coutumes de notre pays. Je ne sais pas moi, on répond quand on nous adresse la parole, on évite de faire du bruit tous les soirs en recevant 25 personnes, on explique aux enfants que lorsqu’on vit dans un immeuble, il faut penser aux gens qui vivent autour de nous… ce genre de choses.

 — Non pas les enfants… cracha la vieille en entendant Glantier.

— C’est mignon les enfants pourtant quand c’est bien élevé, dit-il, amer. La télévision fait une très mauvaise assistante maternelle vous savez.

— Oui je sais, je m’excuse monsieur, souffla la femme.

Glantier, accroupi face à son interlocutrice, sentit un coup terrible s’abattre sur le haut de son crâne. L’homme évanoui s’était réveillé.

Les deux voisins passèrent de longues minutes à pleurer sur la dépouille piteuse de l’enfant. Il fallut environ vingt minutes à Antoine Glantier pour se remettre de ce mauvais coup, mais grâce à la sirène d’une intervention policière qui passait dans la rue adjacente, il put reprendre l’avantage. Il ouvrit les yeux et réussit à situer ses deux adversaires dans l’appartement. Il les entendait toujours dans le couloir, en prière. Tel un taureau piqué de banderilles, il se rua sur eux et fit s’entrechoquer leur front. Il ne s’attendait pas à un son si creux et sourit en les voyant s’effondrer sur le parquet stratifié. Les deux victimes une fois bâillonnées et attachées grâce aux différents câbles qu’il trouva dans l’appartement, étaient assises, nues et striées par le sang coulant des plaies. Glantier trouva une chaise et fuma. Au moment d’éteindre le mégot de sa Pall Mall, il préféra la paume gauche de la vieille au cendrier en cristal qui trainait.

Il laissa ses deux victimes à leur tristesse et regagna son appartement. Quelques minutes plus tard, Antoine Glantier apparaissait dans la rue, vêtu d’un costume noir et chaussé de Richelieu anglaises laquées. Il songea qu’il n’aurait plus de problème de sommeil, jeta sa boite de boules Quiès dans le caniveau, en même temps que son dernier mégot.

 

 Christophe Bérurier

 

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.

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