Par rapport aux deux  séries déjà étudiées précédemment (l’art pommesque et la Montagne Sainte-Victoire), les baigneurs et les baigneuses occupent chez Cézanne une place tout à fait singulière.

Il s’agit en l’occurrence d’une série la plus ample et la plus tardive selon Jean-Pierre Mourey. (Cézanne d’un siècle à l’autre, Ed. Parenthèses, 2006)

En étudiant toutes les solutions concernant la position des corps des baigneurs, leur place respective dans le groupe, leur situation dans le paysage et les colorations de leur environnement, le peintre invente en fait une nouvelle peinture.

A la recherche d’une texturologie imaginaire

Ce qu’il recherche en définitive dans ses différentes séries : pomme, Montagne Ste-Victoire ou baigneurs, n’est-ce pas en réalité la mise à nue d’une structure identique, secrète et profonde, voire imaginaire ?

D’où son intérêt pour certains plissements dans les nappes des natures mortes qui sembleraient adopter la même courbure que la Montagne Ste-Victoire ?

De même dans les ciels cézaniens, l’artiste nous fait découvrir d’étranges nuées, des corps aux blancheurs suaves avec des renflements et courbes très similaires !

Ici dans cette toile (voir ci-dessus), les baigneurs sont vus de dos, ils semblent saluer comme le souligne J.P. Mourey « le corps de la déesse ennuagée ».

En fait à travers toutes ces redites (les différentes séries), Cézanne recherche à l’évidence le motif révélant une architecture secrète.

L’humain qui communie avec la nature

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Les baigneuses, 1890

Les deux groupes de femmes lient des relations privilégiées avec les arbres.

Le groupe de gauche s’insère dans l’espace laissé libre par les feuillages et l’occupe en le complétant merveilleusement.

On retrouve la même harmonie entre les personnages et la nature environnante dans le groupe de droite. Les baigneuses s’intègrent aussi dans l’espace libéré par les feuillages.

Parfois cette frondaison   permet de lier certaines baigneuses entre elles comme c’est le cas pour les trois personnages féminins qui sont debout et dont l’une s’appuie sur le tronc d’un arbre.

Cézanne précise lui-même cette cohésion voulue entre l’humain et la nature.

« Je voudrais comme dans Le Triomphe de Flore, marier des courbes de femmes à des épaules de collines. »

C’est pourquoi, il souhaite notamment articuler les chevelures et les ramures dans le groupe de droite afin de faire ressembler le mouvement du feuillage à celui de l’ondulation d’une chevelure.

Tout se lie et tout s’harmonise.

Certains parallèles sont alors saisissants. L’artiste va jusqu’à représenter anatomiquement la massivité des baigneuses comme un rappel des troncs d’arbres et les articulations de leurs membres aux inflexions des branches.

En fait pour Cézanne, le corps n’est qu’un prétexte comme l’écrit Liliane Brion-Guerry : « le corps n’est plus qu’un prétexte à (…) la recherche d’un accord rythmique entre lui et l’espace. »

D’ailleurs la composition du tableau est toujours soumise «  à un schéma rigoureux : chaque groupe de baigneuses est contenu dans un triangle isocèle dont la base est égale à la moitié de la largeur du tableau et dont le sommet se situe au quart du côté supérieur » selon Jean Arrouye (Cézanne d’un siècle à l’autre, Ed. Parenthèses, 2006)

De même l’espace central entre ces deux triangles est également un triangle mais inversé et occupé uniquement par un peu de végétation mais surtout par une étendue vaporeuse de nuages.

L’intérêt de cet espace central, outre qu’il équilibre la composition, permet davantage au peintre de nous projeter dans le rêve.

Avec ses formes et ses courbes allusives, cet espace nuageux fait penser au corps d’une femme.

Finalement Cézanne réussit l’exploit de rendre ce corps féminin le plus attirant de sa composition !

Une rêverie comparable à celle de Baudelaire avec ses « merveilleux nuages ».

Cézanne traduit le projet de confusion du corps et de la nature.

Tout s’unit et tout s’accorde : couleur, forme,lumière et matière.

« Dans les Bacchanales de Londres, dans la Flore du Louvre, où commence, où finit la ligne des corps et du paysage.. ça ne fait qu’un. » fait dire à Cézanne Joachim Gasquet.

Le peintre d’Aix atteint le but recherché en continuant la voie tracée par Poussin.

« J’ai voulu nouer les mains errantes de la nature »

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En fait le projet ambitieux de Cézanne est toujours de nous révéler la nature profonde de l’être.

Il se donne les moyens de faire venir l’invisible en réveillant un chant endormi en toute chose.

« Je suis, disait encore Cézanne vers la fin de sa vie, le primitif d’un art nouveau. »

C’est pourquoi paradoxalement le monde de ce peintre est un monde en deuil d’humanité.

Effectivement, les baigneurs et les baigneuses n’ont pas une vraie ressemblance humaine, comme si le peintre avait peur de tout contact humain.

En revanche, il préfère nous révéler les fonds de nature sauvage sur lequel l’homme s’installe.

Définissant ainsi l’art comme « une harmonie parallèle à la nature ».

Et donc l’oeuvre d’art devient, une sorte d’événement – avènement.

Car cet artiste est en quête permanente de l’Absolu.

Lui qui veut se saisir par la peinture du Logos divin dont la Nature serait le palimpseste.

Christian Schmitt

www.espacetrevisse.com

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com