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Le discours officiel sur la crise migratoire a brutalement changé en Allemagne. D’un extrême à l’autre ou presque, éléments d’explications d’un revirement inattendu et dont les conséquences profondes restent à évaluer.

Rétrospectivement, d’aucuns diraient que tout est parti d’un cliché. Un instantané saisissant. Sensationnel. Insupportable. Retrouvé mort sur une plage, le « petit Aylan », avec toute sa jeunesse, son innocence et son impuissance, symbolisait le terrible sort des réfugiés. 

Des supporteurs habitués aux joutes de la Bundesliga à Angela Merkel, nos voisins d’outre-Rhin dans leur très large majorité ont plaidé pour un accueil sans réserve.

Des centaines de milliers de malheureux contraints de fuir leur pays en guerre depuis plus de quatre ans, ou à tout le moins une région apparaissant définitivement comme la grande poudrière du monde. Des victimes directes d’un conflit interminable entre soutiens et adversaires plus ou moins barbares de Bachar el-Assad, l’étrangleur syrien, le despote devenu illégitime et persona non grata à l’origine de tous les maux, de toutes les détresses, de toute la dramaturgie migratoire.

Publiée début septembre, cette photographie a fait le tour de la planète et suscité une émotion considérable. Il était impossible d’y échapper et elle a entraîné une prise de conscience collective d’une ampleur rare. Un formidable élan d’humanité 2.0, une succession d’odes à la tolérance, une cascade de larmes virtuelles, un torrent de moralisations et autres procès en défaut de compassion, un tsunami d’empathie. 

Des supporteurs habitués aux joutes de la Bundesliga à Angela Merkel, nos voisins d’outre-Rhin dans leur très large majorité ont plaidé pour un accueil sans réserve. Le pays le plus prospère d’Europe avait bien les moyens financiers de sa générosité humaine, les structures adaptées, le système adéquat. Et puis, pensait la chancelière, il était de son devoir de pallier l’insigne faiblesse de la démographie allemande, avec des femmes toujours aussi peu enclines à faire des enfants. Partant, l’afflux de réfugiés constituait de son point de vue – à l’époque très partagé, répétons-le – une chance à saisir, l’opportunité inespérée de préventivement porter secours à une économie promise au déclin. 

Le caractère si encombrant du passé nazi, à l’origine d’une culpabilité et d’une culpabilisation pluridécennales qui certes se conçoivent, la rédemption et la repentance permanentes ont fait le reste. Soixante-dix ans après, il est encore du devoir de l’Allemagne de réveiller les consciences, de se poser en chantre du pacifisme, en dépositaire de la vertu, et de sublimer l’anti-racisme.

Cologne, le point d’inflexion

Traumatisantes, les agressions de masse à caractère sexuel perpétrées dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier à Cologne et, à un degré moindre, à Stuttgart et Hambourg ont toutefois conduit à un spectaculaire regain de fermeté, dans les discours a minima, comme si le pays de Goethe, giflé, réalisait soudainement les limites d’une indulgence benoîte, quelle qu’elle puisse être. Les plaintes se sont accumulées depuis, amenant un changement d’ambiance radical dans Cologne la multiculturelle à la réputation exemplaire. 

L’enquête mettra-t-elle au jour la manipulation d’esprits faibles ? Faut-il redouter une exportation massive de mœurs avilissantes sur le Vieux Continent ?

Plus largement, les thèses de Pegida, jusqu’ici balayées d’un revers de main par la classe politique dans son ensemble, ont trouvé un nouvel écho dans le pays. Ragaillardi, l’ex-parti paria a accentué la pression sur les dirigeants. Corollaire des débordements précités, largement imputés à des immigrés, mais d’origine nord-africaine pour la plupart, Angela Merkel a été tancée comme jamais peut-être depuis qu’elle est au pouvoir. Y compris à sa gauche…

Afin de court-circuiter Pegida et de donner des gages à toutes les forces en présence, la chancelière s’est prononcée pour l’expulsion systématique des délinquants étrangers. Pour autant, une seule personne a été interpellée, le samedi 16 janvier, depuis les violences du Nouvel An. Considérant que 766 plaintes ont été déposées dans la métropole rhénane à ce stade, cet Algérien de 26 ans n’était pourtant pas, loin de là, le seul à s’être livré à des attouchements et autres vols de téléphone, voire pire. De quoi s’interroger sur l’efficacité des forces de sécurité et de leur déploiement, alors que des rumeurs tenaces font également état de minimisations des faits afin de ne pas affoler davantage les populations. 

Des consignes officielles ont-elles été données en ce sens ? Tout indique en tous les cas que les agressions sexuelles du Réveillon ont été une entreprise consciencieusement organisée. L’enquête mettra-t-elle au jour la manipulation d’esprits faibles ? Faut-il redouter une exportation massive de mœurs avilissantes sur le Vieux Continent ? Est-ce le modèle allemand qui a été directement pris pour cible par des individus déterminés à lui montrer son opposition tout en soulageant leurs instincts primaires ? 

Près de trois semaines après le « bad buzz », de nombreuses interrogations subsistent. Reste une quasi-certitude : il y aura un avant et un après Cologne, lequel se traduira dans les faits par une propension accrue aux refoulements du territoire allemand. A plus forte raison si les partenaires européens, en particulier les pays frontaliers, persistent à composer une toute autre partition que celle que Berlin a souhaité voir jouer tout au long de l’année écoulée.

Guillaume Duhamel

Guillaume Duhamel

Guillaume Duhamel

34 ans. Journaliste financier originellement spécialisé dans le sport et l'écologie. Féru de politique, de géopolitique, de balle jaune et de ballon rond. Info plutôt qu'intox et intérêt marqué pour l'investigation, bien qu'elle soit en voie de disparition.