La « guerre » a de nouveau éclaté entre d’un côté les prélats de la justice universelle et de l’autre les suprémacistes blancs et autres néo-nazis. Trump éveille décidément les passions les plus minables.

La petite ville de Charlottesville, modeste patelin de 45 000 âmes, a été le théâtre tragique des querelles simplistes. Les deux factions ont manifesté de concert, ayant plus de points communs que de points de divergence. Le rallye néo-nazi répondait à la menace de la destruction de la statue d’un général confédéré, Robert E. Lee.

Les deux groupes restent obsédés par l’idée de race, par cette idée que tout doit devenir un rapport racial marqué par la domination et l’oppression. Pour ces gens, la vie quotidienne n’est faite que d’attaques à la dignité humaine ou de séparation sociale avec pour seul et unique attribut l’ethnicité.

« Leur ressentiment peut apparaître comme le reflet de leur propres démons, une déchéance socio-professionnelle accompagnée d’un appauvrissement matériel et moral ».

Ainsi, les productions culturelles dans leur ensemble sont constamment scrutées pour savoir par exemple si un acteur noir est présent, s’il a un rôle important. Ou si le Blanc n’est pas trop méchant. Voire si le patriarcat oppresseur n’a pas une importance démesurée. Et Twitter joue le rôle de catalyseur dans cette descente aux abîmes de l’intellect.

De l’autre côté, on remarque que ces hommes désœuvrés se croient assiégés par les Mexicains ou les Noirs. Leur ressentiment peut apparaître comme le reflet de leur propres démons, une déchéance socio-professionnelle accompagnée d’un appauvrissement matériel et moral. Par faiblesse, ils préfèrent trouver refuge dans ces groupes absurdes.

La guerre des victimes

Les deux semblent atteints d’une maladie incurable. Le bacille de la censure. La maladie du « moi j’ai raison » s’est propagée dans les deux camps. En somme, détruire des statues et dénoncer des néo-nazis répond à ce délire paranoïaque que la « race blanche » serait menacée. Où étaient ces méchants racistes quand un président noir dirigeait le pays pendant 8 ans ?

« Ils sont « fans » d’Hitler, comme on est fan d’Ariana Grande, dans une espèce d’émerveillement sans réflexion. La pensée politique semble moribonde ».

La pensée nazie s’exprime au nom de la liberté d’expression, fait inconcevable sous le nazisme. Il s’agit davantage de fans plutôt que de militants, mêmes si les instances dirigeantes de ces organisations ont un projet assez structuré. Les soldats de cette cause sont eux dans un défi physique constant, sans questionner leur engagement.

Ils sont « fans » d’Hitler, comme ils le seraient d’Ariana Grande. Un émerveillement dénué de réflexion. La pensée politique semble moribonde.

Ils attirent l’attention pour faire fructifier leur statut de victime, une espèce de valeur boursière sociétale dont le cours varie. Leur unique combat : être reconnu comme la victime la plus pertinente. D’un côté, une bande de jeunes blancs sans but, « fin de race » diront certains, qui ont cru bon de trouver dans les symboles nazis quelque chose de subversif (sic). De l’autre, les fameux « SJW », Social Justice Warriors, ces guerriers de la justice, de la prescription du bien-penser, de la gentillesse et des messages d’amour à l’endroit des phénomènes les plus brutaux de notre civilisation. Évidemment, cela ne peut guère fonctionner. Aucun concept. Aucune vision du monde à peu près structurée pour soutenir cette démarche politico-militante.

Par conséquent, il est presque logique que tout cela finisse dans un capharnaüm, un entassement d’individus hébétés, incapables de formuler la moindre pensée critique sur un système politique et économique qu’ils ne comprennent qu’à travers des incantations d’un autre siècle. L’ignorance reste ce qui caractérise ses soubresauts.

L’aliénation 2.0

« Mais les deux débatteurs doivent être au même niveau, culturellement et intellectuellement. Si l’un d’eux manque d’érudition, certaines choses lui échapperont. Et si son raisonnement n’est pas à la hauteur, le dépit le poussera à la mauvaise foi et à l’artifice, ou bien à la grossièreté. »

Il ne s’agit plus de défendre les Blancs ou les Noirs, mais de se faire un nom. Tout le monde veut son quart d’heure de gloire. Seul le moi compte. « J’ai fait ceci, j’ai combattu cela, JE me suis mis en danger », sans considérer un seul instant la dimension aliénante de la foule en colère.  

Shopenhauer nous avait prévenus :  « La friction intellectuelle qu’est le débat crée les conditions d’un profit mutuel aux esprits qu’il confronte, leur permettant de rectifier leur propre pensée, et d’ouvrir des perspectives nouvelles. Mais les deux débatteurs doivent être au même niveau, culturellement et intellectuellement. Si l’un d’eux manque d’érudition, certaines choses lui échapperont. Et si son raisonnement n’est pas à la hauteur, le dépit le poussera à la mauvaise foi et à l’artifice, ou bien à la grossièreté. »

Nul profit ici, les idées qu’ils défendent sont résiduelles, comme leurs différences. Ce ne sont pas des êtres pensants, n’ayant comme seules références le nazisme ou l’émotion instantanée. Ils ne peuvent penser avant 1940. Le temps historique a tellement rétréci  que la plupart des médias, des personnes qui sont censées nous dire comment voir le monde, se trouvent dans l’incapacité de penser le monde avant la Seconde Guerre mondiale. Cela donne Charlottesville. Terrifiant. La pauvreté intellectuelle n’épargne d’ailleurs pas les vedettes d’Hollywood : Georges Clooney a signé un chèque d’un million de dollars « contre la haine ».

La Une de Libération du 23 août semble enclencher un mouvement similaire de réduction de l’Histoire de France par la destruction matérielle, en prenant évidemment l’esclavage comme bouc émissaire. A ce rythme, les Romains et les Grecs ont du souci à se faire. Nous aurions grand besoin d’un Olivier Pétré-Grenouilleau pour tenter de ramener nos « élites » à la raison.

Puisque les deux camps manquent d’érudition, comme leur pensée est réduite à la portion congrue, il ne reste plus que les poings. Les voitures. Les armes. La joute verbale a cédé la place à la bagarre des nihilismes.

 

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.