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Maxime Bour qui porte le pseudonyme de Tetar est un artiste singulier voire atypique dans  l’univers parisien du street art.

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Certes si son graphisme est particulièrement identifiable par contre sa démarche reste étonnamment complexe et difficile à cerner.

Jamais satisfait de lui-même, l’artiste déconcerte et déroute souvent  l’amateur d’art puisqu’il ne cesse –  de manière permanente et  presque maladive – de  remettre en question son propre travail.

Brouillant  à chaque fois les pistes de compréhension comme s’il était  investi d’une mission secrète, impossible à révéler?

En fait Tetar est obsédé par la quête d’un absolu qui s’apparente à la perfection.

Un peu comme l’idéal de « pureté » dont parlait le critique d’art américain Clément Greenberg qui, selon lui, allait  conduire tous les artistes du XX° s. à abandonner définitivement l’illusionnisme hérité de la Renaissance  pour l’abstraction ! 

De la même façon le cheminement artistique  initié par Tetar emprunte la voie d’une recherche effrénée en vue d’un travail toujours plus abouti.

Aussi dans le but de mieux comprendre la démarche de cet artiste et de pouvoir entrer dans son monde graphique, je me propose de restituer  l’essentiel de l’entretien que j’ai eu avec lui le mardi 29 avril 2014.

Christian Schmit : Maxime, tu te souviens encore de tes débuts dans la rue ?

Tetar : En fait j’ai commencé à taguer mais pas directement dans la rue (j’ai surtout travaillé mon pseudo, « nors » à l’époque, avant de le poser dans la rue). C’est lorsque que j’étais au collège en 5 ° que j’ai eu envie de faire des tags  à force d’en voir.

J’aimais énormément le mouvement du graffiti notamment le tag. Cela m’avait beaucoup impressionné. Visuellement  bien sûr, mais aussi parce que je remarquais qu’il y avait un travail énorme en amont sur les lettrages qui m’intéressaient plus particulièrement.

Le déclic c’est d’avoir vu des signatures ?

Oui, ce qui m’impressionnait c’est le travail sur la lettre elle-même, exécutée très rapidement.

Tu es parisien d’origine ?

Je suis né à Paris, j’ai beaucoup de famille à Paris. Mais j’ai passé toute ma jeunesse à Toulouse. Je ne suis revenu à Paris que depuis 12-13 ans.

Et c’est en fait  à Toulouse que j’ai été confronté à ce travail particulier. C’est là notamment que j’ai découvert qu’il fallait un travail préparatoire. Indispensable, en effet,  pour arriver à des lettrages très esthétiques et  très personnifiés.

Au début j’ai commencé à travailler énormément chez moi pour que le résultat soit suffisamment personnel et assez  abouti.

Du coup, j’ai beaucoup travaillé sur papier avant de poser quelques  lettres dehors. A force de bosser,  de voir mes brouillons, de chercher un pseudonyme et de travailler chaque lettre… je me suis mis à me questionner et à envisager de m’investir dans cette voie mais pas seulement pour faire un tag.

J’adorais la dynamique de cette démarche qui conduit à maîtriser  un motif.  Exécuté très rapidement,  le répéter de manière inconsciente et qu’il soit quasiment parfait, en tout cas fidèle à l’esthétisme voulu.

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Le souci du travail bien fait ?

Oui, j’ai un problème avec les choses à moitié faites. Il y a énormément de choses que j’ai faites il y a quelques années et que je ne montrerai jamais et que je garde pour moi.

Toutes ces années représentent  en quelque sorte un travail préparatoire pour arriver à quelque chose de plus abouti. Encore maintenant j’ai toujours l’impression que mes peintures et mes dessins ne sont que des essais pour de futures réalisations… ?

Toujours ce besoin d’aller de l’avant ?

Naturellement, il faut que je continue sans réfléchir à travailler tous ces motifs, ces lettrages, ces signes un peu comme de l’écriture automatique.

En essayant de faire abstraction de toute pensée, d’éviter de diriger les choses et pour laisser les choses s’exprimer…

Mais petit à petit, je me suis aperçu aussi, que finalement, graphiquement cela n’allait pas très loin.

Du coup j’ai continué à retravailler le graphisme de mes motifs en m’inspirant d’écritures diverses tout en gardant cette spontanéité qu’on retrouve dans  l’écriture automatique. Un peu comme si j’absorbais un maximum d’informations graphiques et que je les recrachais ensuite  de manière inconsciente dans un langage qui me soit propre. 

Mes motifs évoluent beaucoup et parfois je fais des choses très différentes graphiquement  mais je reviens toujours à mes premières intuitions.

(Ces va-et-vient dénotent aussi l’importance du mouvement dans son œuvre et également  le fait que l’artiste change soi-même  constamment pour apparaître parfois étranger à lui-même,  sentiment  déjà exprimé de manière lapidaire par un certain Rimbaud    « Je est un autre » (Illuminations). ndlr.)

En résumé, je recherche quelque chose de cohérent graphiquement et qui moi me permette de pouvoir continuer à peindre de cette manière-là.

D’être toujours  sous l’emprise de cette écriture automatique, comme un peu absent, dans un état parfois second… En fait, j’évite d’en faire état, car c’est toujours mal interprété.

Mais évidemment j’aime ce côté un peu instinctif et primitif de ma démarche. Je ne veux pas m’en séparer en accentuant  mon travail vers quelque chose de trop graphique, et par conséquent je cherche constamment l’équilibre entre les deux : entre l’instinct et la raison, pour préserver ma part d’inconscient dans mon travail.

(L’inconscient est l’élément le plus mystérieux de notre psyché et Tetar est à ce titre un digne représentant de la technique surréaliste de l’automatisme psychique qui permet à l’artiste selon André Breton (Manifeste du Surréalisme de 1924) « d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale… » ndlr)

Tu as suivi des études artistiques ?   

Seulement un BTS de graphisme et un peu le dessin aux Beaux Arts.

Mais j’ai toujours baigné dans le monde de l’art depuis tout petit.

Donc toujours très proche de l’art ?

Oui mais en même temps j’ai toujours eu beaucoup de recul par rapport à l’art parce que je ne l’ai pas pratiqué tout de suite. Jeune, j’étais  très critique, ensuite je me suis un peu assagi en m’investissant pleinement dans cette voie.

Parce que tu es aussi très exigeant avec toi-même ?

Pas forcément très exigeant avec moi-même mais par rapport à ce que je fais.

J’ai eu très peur pendant longtemps de montrer ce que je faisais parce que ce n’était pas toujours abouti.

De même aujourd’hui encore, je me pose  toujours autant de questions et je n’arrive pas à savoir quel chemin suivre, ce n’est jamais clair pour moi, car j’ai  en permanence cette crainte de prendre une direction qui risque de m’enfermer.

Quand je regarde ce que j’ai fait il y a un an ou deux… c’est une catastrophe !

J’ai envie de montrer des travaux qui soient les plus aboutis possibles ! C’est aussi par respect pour les gens qui les regardent.

Et ton travail dans la rue ?

J’ai surtout tagué à Toulouse. Depuis que je suis à Paris, j’ai plus envie d’appliquer mes motifs dans la rue, le tag, j’en fais moins.

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Ton univers me  fait penser à celui de Keith Haring ?

C’est marrant, tout le monde me dit cela. Je suis d’accord, visuellement et graphiquement, cela ressemble énormément.

Par ailleurs je suis très flatté qu’on fasse référence à lui.

Mais il n’avait pas la même démarche que moi et de plus  j’ai commencé  à faire tout cela sans connaître Keith Haring. J’ai découvert très tard ce que  faisait cet artiste.

Bien évidemment j’adore ce qu’il a fait et je trouve son travail très fort.

Mais lorsqu’on creuse un peu, on s’aperçoit  finalement que la démarche est  complètement différente. Moi, par exemple, je n’ai aucune démarche sociale. Je n’ai pas de combats à mener  et les messages ne m’intéressent pas.

Donc je n’ai pas envie de rentrer là dedans.

Un univers aussi très kafkaïen, très fermé comme dans un labyrinthe ?

Oui, un univers fermé et en même temps le concept touche à l’infini.

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Mais infini dans le sens que ce concept est sans limites ce qui  évite l’effet de répétition  avec un motif identique.

Ce travail notamment (voir ci-dessus) fait partie d’une série que je suis entrain de réaliser. C’est relativement bien abouti et équilibré et je veux continuer à travailler la gestion de l’espace de cette manière sur cette série.

Un travail presque étouffant mais heureusement tu nous ouvres des portes ?

Non, car en fait le dessin n’est pas terminé ! Tout le monde semble le préférer ainsi lorsqu’il n’est pas achevé…mais ce n’est pas le sens de mon travail. Pour l’instant j’ai besoin d’aller jusqu’au bout et créer une unité.

Ma démarche n’est nullement illustratrice. Ce que je veux c’est créer un trouble.

Tendre vers une abstraction quasi totale. Alors que mon cadre est rempli de motifs bien distincts  et lisibles les uns des autres, je créé ensuite  une masse homogène, dont l’organisation est totalement à l’opposé de celle des  motifs composites et hétéroclites qu’on peut y trouver.

(Il y a lieu de  souligner également  que l’artiste réussit à ce que le noir et le blanc s’interpellent  tout en affirmant l’équilibre polyphonique de l’ensemble. ndlr )

Un travail très méticuleux à la façon d’un artisan ?

Oui ça peut s’apparenter à un travail artisanal. Je n’aime pas ce que véhicule le mot artiste.

Sur certains de mes travaux, je suis effectivement très méticuleux à la manière d’un artisan. Je suis de plus en plus soucieux de montrer quelque chose de très bien  finie.

Je ne suis ni dans l’émotion, ni dans le message et je n’ai aucun don… mais visuellement je sais à peu près ce qui marche. Je veux pouvoir développer quelque chose qui touche à l’inconscient  tout en respectant la personne qui pourra regarder mon travail.

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Sur le papier que tu déroules, il y a ta signature ? 

Oui, au milieu du dessin ou plutôt la contraction de mes deux pseudos « Tetar nors » inspirés des pixacaos*.

Je dirais même que  cela a remplacé mes deux pseudos, résultat d’un travail mûrement réfléchi. Au départ, il a fallu travailler les pixacaos de la même manière que le tag. Répéter ces lettrages et se les approprier.

Je pense qu’on  les retrouvera longtemps dans mon travail.

Du coup ça m’intéresse de travailler dessus comme sur différentes écritures d’ailleurs.

*(Le pixaçâo ou pichaçâo est une forme de graffiti née à Sao Paulo dans les années 1960. Cette écriture se distingue par son alphabet aussi par le fait que les pixos soient peints dans des endroits élevés et inaccessibles. ndlr)

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Ma « petite » conclusion suite à ce « dialogue débridé » :

En travaillant l’écriture automatique, Tetar fait révéler l’essence des choses.

L’art qui transite par cet artiste est comme un puissant véhicule, un vecteur de communication  qui ferait remonter à la surface tout ce qui est caché, l’inconscient ou  l’imaginaire du créateur mais aussi le  côté invisible du monde dans lequel il vit.

Le langage qu’il utilise est un langage personnel même s’il existe des éléments empruntés à d’autres artistes ou à d’autres cultures.

Il a suffisamment  élaboré les motifs pour qu’on identifie bien son travail. Car il existe une marque reconnaissable de Tetar et par ailleurs son œuvre conduit à une surprenante synthèse.

Témoin et acteur de son temps, il mêle et transcende, en effet,  certains grands   courants différents voire opposés de l’art moderne et contemporain.

Duchamp qui voulait mettre la peinture au service de la sphère mentale et les peintres qui voulaient apporter une certaine liberté joyeuse et festive, nettement moins raisonnée  dans l’art (l’hédonisme d’un Matisse, la primitivité d’un Dubuffet, l’automatisme psychique d’un Pierre Alechinsky…).

Ainsi dans une première approche, la rigueur intellectuelle et rationnelle  de l’œuvre de Tetar  s’impose d’abord très nettement.

Ensuite  on y découvre aussi  une autre  démarche moins cartésienne et plus émancipée  chez Tetar.

Ce sont tous les petits motifs qui naviguent  avec beaucoup de liberté et de bonheur dans l’espace de  la plupart de ses œuvres structurées.

Ceux-ci viendraient en quelque sorte contrecarrer ou atténuer  les excès de la raison ou les effets rigoureux d’un trop grand formalisme.

Dès lors la recherche d’équilibre de l’artiste  par l’écriture semble céder la place à une libération des pulsions intérieures, créant à l’occasion un désordre apparent.

Tout cela pourrait ressembler également à la démarche d’un Sol LeWitt même si pour cet artiste conceptuel, l’idée doit toujours rester  la machine de l’art. En réalité il était davantage un intuitif que quelqu’un  de purement rationnel.

D’ailleurs il n’hésitait pas à considérer l’intuition comme un acte de foi voire  un acte mystique.

Le plus étonnant c’est qu’on décèle  un cheminement parallèle  chez Tetar lorsqu’il est à la recherche d’une écriture, d’une structure rationnelle qui ordonne et organise la pensée.

Et l’on comprend mieux aussi  pourquoi il va s’intéresser à l’écriture pixaçâo qui met paradoxalement à mal l’ordre par son côté anarchisant (un art pirate, de contestation, issu d’un peuple marginalisé).

Assurément il ne s’agit pas d’un caprice d’artiste en mal d’inspiration ou du pur hasard  lorsqu’il  expérimente lui aussi l’intuition comme pour se libérer des contraintes du dogme.   

Car au final, comme par révélation  apparaît chez Tetar   une autre dimension de son art qui serait de l’ordre du mystère, une réalité qui nous dépasse  comme l’avait expliqué le même Sol LeWitt :

« L’art fabrique de l’ordre à partir du chaos. De la clarté à partir de l’obscurité. Quelque chose à partir de rien. »

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Christian Schmitt

http://www.espacetrevisse.com

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com