Un nouveau lieu d’exposition dénommé DZ galerie vient d’ouvrir ses portes à Metz au 49, place de Chambre.

Dans un bel immeuble de caractère sur deux niveaux, juste en face de l’écrin ocré de la cathédrale Saint-Etienne, ce nouvel espace crée la surprise en nous invitant à découvrir les oeuvres d’artistes qu’on n’a pas l’habitude de rencontrer.

Ce sont pour la plupart des Aborigènes issus du monde australien.

Mais cette exposition a également le don de nous étonner doublement en nous conviant à participer à leur Rêve.

Le fait de nous associer notamment à l’imaginaire de ces artistes dont les ancêtres ont inauguré dans les temps mythiques, le « Temps du Rêve ». Une période qui précède la création de la terre et dans laquelle tout n’était que spirituel et immatériel.

Sachant qu’aujourd’hui ces même héritiers perpétuent un concept identique par leurs créations avec le souci constant de préserver cette perfection originelle grâce à des rites et des règles sociales.

Chaque artiste est, en effet, dépositaire d’une tradition et bénéficie d’une longue initiation pour être reconnu.

Et donc pour chacun d’entre eux, il faut au préalable que la famille le reconnaisse en tant que tel sinon il n’a pas le droit de peindre.

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C’est en quelque sorte la condition sine qua non pour qu’il devienne le gardien, le propriétaire d’un Rêve.

C’est pourquoi à l’image des démiurges à l’aube de l’humanité, ils façonnent un art étrange et singulier qui ne cesse de nous envoûter.

Par conséquent mieux que quiconque, ils sont capables de partager « le Temps du Rêve » en continuant le monde par leurs sublimes créations.

Mais le plus surprenant c’est que confronté à leur monde on s’y trouve plutôt à l’aise avec parfois l’impression surprenante de parcourir un univers parallèle à notre monde actuel.

D’ailleurs bien souvent leurs oeuvres sont empreintes d’une étonnante modernité !

La renaissance de l’art aborigène

Face à ces artistes aborigènes, on découvre que nos traditions occidentales ne sont pas les plus anciennes.

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Au contraire, il est probable que la plus vieille tradition soit celle de ces indigènes australiens, qui s’est maintenue sans interruption durant 30 000 ans au plus !

Or, jusqu’en 1970, on pensait que la culture aborigène avait pratiquement disparu ou en passe de l’être d’autant qu’on la jugeait arriérée.

Les Pintupis du désert occidental australien, qui y ont été installés à partir de 1963, furent peut être les derniers.

Un professeur d’art, Geoffrey Bardon arriva en 1971 et tenta d’intéresser les enfants en leur faisant réaliser des peintures murales. Cela incita en fait des adultes plus âgés d’y participer.

Si la peinture s’inspirait des dessins sur le sable exécutés lors des rites traditionnels, cela devint bientôt plus que cela.

Ainsi de plus en plus les créateurs aborigènes n’auront de cesse de vouloir peindre leurs histoires et leurs rêves.

Un mouvement est alors enclenché. Le renouveau de l’art aborigène est actuellement en plein essor.

Pour illustrer cette renaissance, les oeuvres de quatre artistes exposées actuellement à la galerie DZ de Metz, feront l’objet de commentaires plus détaillés, il s’agit d’ Abbie Loy Keane, Linda Syddick, George Ward et Lorna Napurula Fencer.

D’une manière générale tous ces peintres se singularisent par leur proximité avec les mouvements d’art les plus actuels du monde occidental.

On note une parenté évidente pour beaucoup de ces artistes avec l’abstraction ambiguë que l’on découvre dans les années 1990 chez certains peintres américains (Jonathan Lasker et David Reed notamment).

Tout comme pour nos artistes aborigènes, ce qui intéresse les promoteurs de ce retour à l’abstraction ce n’est pas l’abstraction en elle-même mais une poésie de la peinture.

Abbie Loy Kemarre

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Abie Loy Kemarre a appris la peinture auprès de sa grand-mère Kathleen Petyarre et également de sa grande tante Gloria Petyarre.

Ses oeuvres sont souvent harmonieusement construites grâce à une constellation de points créés par un stick en bois, le tout formant un océan de formes ondoyantes.

Ici, l’artiste retrouve dans l’abstraction comme une métaphore musicale pour exprimer ce que procure la peinture.

La couleur comme une tonalité ou un instrument et les signes ondulants qui trament l’ensemble comme une mélodie ou une voix.

Au jeu construit entre le tracé géométrique et gestuel répond le dialogue entre l’harmonie et la rupture brusque, entre l’énergie et le calme.

Une architecture apaisante qui est traversée par des mouvements ondulatoires comme sous l’action du vent.

Encore une fois l’abstraction est ici prétexte à exprimer un lyrisme serein.

Linda Syddick

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Linda Syddick fait aussi partie de la galerie des peintres Pintupi et ses oeuvres sont parfaitement identifiables.

« le fond de l’oeuvre est généralement fait de longs traits parfois incurvés, de couleur jaune, ocre, blanche ou marron et sur lesquels apparaissent ses personnages mi-enfantins, mi-extra-terrestres, dont seuls les yeux sont dessinés sur un visage rond. » (Art Aborigènes, Et au milieu, entre terres et rêves, Papunya…p.32)

Certes on échappe ici pour un temps à l’abstraction, celle-ci étant contrecarrée par des figurations enfantines, ce qui donne un côté primitif à l’oeuvre.

Besoin aussi de retrouver la pureté originaire par le dessin et les formes ?

George Ward

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Peinture qui s’apparente à la nouvelle peinture abstraite, celle notamment de type organique.

Ainsi cette toile fait penser à un rhizome, une tige de plantes vivantes qui se reproduisent par racines adventives ou à un ensemble de cellules organiques qui ne cessent de prolifèrer.

Cette tendance de représenter les formes organiques provenant d’images de structures cellulaires semblent aussi très présente chez les peintres américains des années 1990.

L’artiste Marrancio parlant des racines dans l’abstraction faisait notamment un rapprochement avec les structures de notre monde.

«  J’aime me représenter la peinture comme la chose la plus ouverte qui soit sur le monde. »

George Ward en digne héritier du Rêve, utilise probablement aussi son art comme un outil de communication entre les hommes, un vecteur de la spiritualité ?

Lorna Napurula Fencer

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Cette artiste dépose sur la toile une myriade de points colorés.

Le Rêve est à l’action et c’est toujours en Rêve qu’elle nous invite à contempler son monde.

C’est pourquoi elle donne un sens aux fragments et aux points qui flottent dans cet espace indéterminé aux couleurs cosmétiques.

Le monde de ce peintre est alors lyrique et les couleurs étales sont gaies, rappelant peut-être la lumière australienne dans laquelle cette artiste travaille.

Dans la lignée d’un Pollock, sa peinture est marquée avant tout par un primitivisme à dominante visuelle.

Porte ouverte sur le Rêve

Pour conclure, nous pouvons affirmer, sans trahir la pensée de ces différents artistes, qu’ils délivrent tous à leur façon et au-delà de leur propre personnalité, un message commun hérité de leurs ancêtres.

Celui-ci prend souvent la forme d’une réalisation picturale ou sculpturale intemporelle, véritable porte ouverte sur le Rêve.

Et par ailleurs en privilégiant avant tout le spirituel et l’immatériel, fidèles en cela à l’esprit de leurs ancêtres, ils donnent raison de manière étonnante aux mots de Kant selon lequel « la beauté ne peut-être ressentie que dans l’esprit ».

Christian Schmitt

www.espacetrevisse.com

 

(*) Horaires d’ouverture de DZ galerie:
du mardi au vendredi: 10h-13h00 / 14h30 – 19h30
samedi: 10h – 12h30 / 14h – 19h 30
dzgaleriemetz@gmail.com 07 60 33 28 20

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com