Les Etats-Unis ont eu « leur » 11 septembre. La France a eu « son » 13 novembre. Je me souviens. De tout.

Je me souviens de cet étrange sentiment en fin d’après-midi. Un spleen léger, diffus. Un coup de déprime aussi passager qu’inexplicable, parce que tout va bien dans ma vie et qu’elle me comble de joie.

Je me souviens, une fois la dernière journée de travail terminée, d’avoir pressé le pas dans les couloirs du métro après avoir croisé un individu qui ne m’inspirait pas. Le délit de sale gueule de préjugé djihadiste. J’étais heureux d’avoir pris le métro avant lui et j’ai encore en mémoire ce regard noir, un peu fuyant, ces petites lunettes cerclées de métal et cette longue barbe devenue par essence suspicieuse.

Je me souviens de ce coup de téléphone à ma mère, quelques minutes plus tard. Cet aveu curieux de nostalgie. Ces propos à la résonance tragique et rétrospectivement prémonitoires selon lesquels je préférais la France « d’avant ». La France de mon enfance, « quand il n’y avait pas d’attentat ».

Je me souviens que nous ne voulions pas sortir. Une fois n’est pas coutume, un vendredi soir. Nous avons décliné toutes les propositions et nous souhaitions profiter de Paris, de notre appartement, quelque peu délaissés ces dernières semaines. Nous reposer.

Je me souviens de cet appel affolé d’une amie, en milieu de soirée. « Il y a des fusillades dans le XIe, où êtes-vous ? » Nous étions chez nous, tranquillement installés dans notre canapé, devant la télévision, si près et si loin de l’horreur.

Je réponds mécaniquement. Je lui dis que nous sommes chez nous, en sécurité. Je me dis d’emblée que l’enfer recommence, mais que cette fois, c’est nous, individus ordinaires, qui sommes visés. Dans nos habitudes, notre quotidien. Cette fois, ça y est : ils ont « cartonné » au hasard. Plus de journaliste irrévérencieux, plus de juifs : seulement des Parisiens. Des monsieur et madame tout-le-monde, apostats, mécréants qui n’avaient rien demandé.

« J’ai mal physiquement et je suis tellement fatigué, tellement abasourdi que je n’arrive pas à pleurer. Pour le moment. J’accuse le coup, mais je suis tout de même rassuré car non, aucune personne de mon entourage n’a perdu la vie ».

Je zappe. BFM TV. L’un de ses directs qui ne servent à rien ou presque, avec des spécialistes ou propulsés tels dépassés. On ne sait rien ou presque, sinon qu’ils ont tapé, bêtes et méchants comme des kalachnikovs, ces prolongements armés de leur brutalité.

Le Stade de France, le Carillon, rue de Charonne. Une première estimation du nombre de blessés, puis de morts, si loin du bilan final. Ils sont de plus en plus nombreux.

Je me souviens d’avoir balayé tout mon répertoire. Elle a fait de même. Ma soeur, mes amis, nos amis. Le « safety check » n’est pas encore activé et il faut savoir où ils sont. SMS, coups de téléphone. Pas question d’affoler ma mère, hospitalisée pour le week-end, et que je préviendrai le lendemain. Un texto pour mon père et, plus tard, pour mon pote, papa depuis peu, qui devait faire le déplacement depuis la province pour aller voir Deftones au Bataclan. Un jour…

Soudain, un terrible mal de ventre. De ceux qui vous coupent l’envie de tout et vous mettent à genou. Je peine à parler, parce que je prends la pleine mesure du carnage qui vient de se produire. Dans mon pays, dans ma ville, près de chez moi. Putain.

J’ai mal physiquement et je suis tellement fatigué, tellement abasourdi que je n’arrive pas à pleurer. Pour le moment. J’accuse le coup, mais je suis tout de même rassuré car non, aucune personne de mon entourage n’a perdu la vie.

Ma compagne a maintenant une révélation. Son collègue était au Bataclan, où on a appris il y a quelques minutes que des centaines de personnes étaient prises en otage. Impossible de joindre ce collègue, qui se manifestera finalement au milieu de la nuit. Blessé, mais vivant. Nous l’apprendrons vers 6h30 du matin, après 2 heures de sommeil. Cette fois, c’est sûr et certain, nous n’avons perdu aucun être cher ou qui l’a été.

Christophe

Je me souviens que, ce samedi matin, je n’ai pas quitté mon téléphone des yeux. J’ai envie de tout lire. De tout savoir.

Je me souviens ces avis de recherche partagés sur Facebook. Ces photos qui défilent sur la Toile. Sur des profils privés ou sur les sites Internet de médias. On commence à mettre des visages et des noms sur les victimes, mais nous sommes encore tous dépassés, que nous soyons quidams, médecins, enquêteurs ou politiques.

« J’apprendrai beaucoup plus tard que tu n’as pas souffert et que tu as poussé ton amie, ce qui lui a sauvé la vie. Tu es donc mort en héros, mais pour l’heure, j’ai peur que tu aies vécu un calvaire ».

Je me souviens de ce début d’après-midi, dans la grisaille. Un article du Huffington Post et là, je vois ta tronche. Christophe … Un pote perdu de vue depuis plusieurs années, mais un mec que j’ai apprécié. Pour son humour volontiers décalé et piquant, pour sa passion du foot, pour son approche même de la vie. L’épicurien par excellence, séduisant séducteur au charisme indéniable, grand amateur de musique qui ne donne pas signe de vie.

Je clique sur ton profil et vois une cascade de commentaires sous ce lien terrible que tu as posté hier matin. Une chanson d’EODM et cette légende que je n’oublierai jamais : « ce soit, on danse comme à L.A ».

Nous nous inquiétons tous. Ta cousine intervient. Tes proches te cherchent partout. Une demi-heure s’écoule et le verdict tombe : « c’est fini, on a retrouvé son corps ».

J’apprendrai beaucoup plus tard que tu n’as pas souffert et que tu as poussé ton amie, ce qui lui a sauvé la vie. Tu es donc mort en héros, mais pour l’heure, j’ai peur que tu aies vécu un calvaire. Comme je l’écrirai plus tard, je ne sais pas si tu as été tué immédiatement ou si l’un de ces fous d’Allah t’a abattu plus tard, au même titre que d’autres otages.

Je me souviens d’avoir immédiatement pleuré. Je me souviens avoir été envahi de regrets. Mais pourquoi bordel, pourquoi nous sommes-nous perdus de vue ? Pourquoi n’ai-je jamais honoré ton invitation à m’affronter à FIFA ? J’étais trop sûr de gagner, mais il y avait surtout le poids écrasant du quotidien. Je me dis que ce n’est pas une excuse. Je me dis que j’ai merdé, voilà.

Alors, pour exorciser, parce que je dois faire quelque chose, parce que je ne peux pas rester comme un con à ne rien faire, ce 14 novembre 2015 encore moins que les autres jours, je te consacre une lettre ouverte. Comme aujourd’hui, j’écris avec mes tripes. Je me relis à peine.

Je mettrai un certain temps à me débarrasser de ma culpabilité et plus largement à recommencer à vivre. Un an plus tard, je ne peux d’ailleurs pas affirmer que je n’ai pas changé mes habitudes. J’évite les cinémas, les centres commerciaux et les grands rassemblements. J’évite certains quartiers que je présume à risque.

Un an plus tard, à l’approche de ce premier anniversaire d’une date que personne n’oubliera, je pense d’abord à toi, Christophe Lellouche, victime totalement innocente d’une guerre qui t’était totalement étrangère à toi aussi.

Je t’en veux un peu aussi, d’être allé à ce damné concert, toi qui en faisais tant et pouvais bien t’en passer.

Je me souviens avoir maintenu cette soirée chez nous. Impossible toutefois, bien entendu, de faire comme si. J’avais le masque et les yeux gonflés, je ne voulais ni parler, ni écouter. Juste envie de dormir et de me réveiller pour m’entendre dire que ce n’était rien d’autre qu’un cauchemar.

Je me souviens ce message privé d’une journaliste de l’AFP sur Facebook. Je n’étais pas le mieux placé, mais parce que je t’ai écrit une lettre ouverte sur ce site, elle souhaitait des précisions et des confirmations. Nous nous sommes téléphonés. Un mauvais moment de plus. Plusieurs de ses confrères ont fait de même et ces sollicitations m’ont mis très mal à l’aise, parce que je ne voulais pas qu’on puisse se dire que je tirais un quelconque bénéfice de cette missive.

Je me souviens de ce verre, le mercredi suivant je crois. Des potes à toi venus pour honorer ta mémoire. J’ai alors fait la connaissance d’une belle personne qui occupe aujourd’hui une place de choix dans mon entourage et tu serais heureux de cette amitié naissante.

Je me souviens que j’ai préféré, après bien des hésitations, ne pas me rendre à ton enterrement. Je n’étais pas prêt, c’était la veille de mon anniversaire, un dispositif spécial de circulation avait été mis en place dans le cadre de la COP21, ce qui augurait de bouchons monstre. J’ai décliné et c’était peut-être mieux ainsi.

Je me souviens de ces jours où j’étais totalement perdu. J’hésitais sur tout et n’avais le coeur à rien. Disparu, mon enthousiasme. Envolée, ma joie de vivre. Et puis la normalité a repris ses droits, ébranlée, mais bien là.

Un an plus tard, je ne suis finalement sûr que d’une seule chose : je me souviendrai toujours.

 

Guillaume Duhamel

Guillaume Duhamel

34 ans. Journaliste financier originellement spécialisé dans le sport et l'écologie. Féru de politique, de géopolitique, de balle jaune et de ballon rond. Info plutôt qu'intox et intérêt marqué pour l'investigation, bien qu'elle soit en voie de disparition.