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Bien qu’arrivés deuxièmes du premier tour, Les Républicains ne sont toutefois pas autant à la peine que ce qu’on pourrait penser de prime abord. Explications.

« Le choc ». Chose rarissime, Le Figaro et L’Humanité, que tout a toujours opposé, ont titré la même phrase, simple et sans équivoque, au lendemain du premier tour des élections régionales, lequel marque la disparition pour au moins de longues années du bipartisme en France. Le Front national a il est vrai réalisé un score sans précédent en termes de pourcentage – et certainement supérieur aux prédictions les plus optimistes de Marine Le Pen – dans son histoire quadridécennale et est bien placé pour remporter au moins 2 des 13 régions françaises.

Marqué par un fort absentéisme révélateur de l’intense désaffection de nos concitoyens pour la classe politique française, dont le message civique n’a pas non plus été entendu, ce premier round a vu le Parti socialiste durement sanctionné. Les attentats qui ont endeuillé Paris le 13 novembre l’ont desservi et les électeurs semblent pour une majorité d’entre eux le tenir responsable du très fort climat d’insécurité qui habite aujourd’hui l’Hexagone.

L’enlisement du pays dans la dépression économique, comme le prouve la vigueur persistante du chômage, contre lequel des mesures cosmétiques ne suffisent définitivement plus, avait jeté les bases du processus de frontisation. Daesh a fait le reste, par-delà le remarqué virage sécuritaire du pouvoir en place, qui ne pouvait certes pas faire autrement au regard de la réalité et de l’ampleur historique de la menace terroriste dans nos poreuses frontières.

C’est l’un des enseignements majeurs de ce premier tour : l’extrême droite sait aujourd’hui mobiliser.

Pendant que Marine Le Pen, sa nièce et Florian Philippot pavoisent, les partis traditionnels accusent encore le coup, conscients que, par-dessus le marché, les régions dans lesquelles le FN est en tête sont aussi celles où la participation a été la plus élevée. C’est l’un des enseignements majeurs de ce premier tour : l’extrême droite sait aujourd’hui mobiliser. Le fameux « vote sanction » a vécu en ce sens que le bulletin FN n’est plus seulement une sanction. Pour sujet à caution, volontiers démagogue et objectivement irréaliste qu’il soit, le programme du parti d’extrême-droite semble tenir la route aux yeux d’un nombre croissant d’électeurs passablement ulcérés, déçus par cette accumulation de promesses non tenues par l’UMP puis par le PS et convaincus que la grande et belle France de leur enfance se meurt.

Dans cette gigantesque confusion des esprits, dans ce contexte si peu propice à l’optimisme et aux espoirs, Les Républicains tentent d’exister et existent bel et bien, sans pour autant réussir à réfréner (toutes) leurs divisions et malgré une perte d’audience indéniable. Faut-il adhérer au « front républicain », cette obligation morale qu’a créé François Mitterrand en coinçant la droite traditionnelle entre la libération de la parole antiraciste et l’orchestration de l’enracinement de l’extrême droite, un piège diabolique qui lui a largement survécu ? Faut-il au contraire s’en affranchir en optant pour le « ni-ni » préconisé par Nicolas Sarkozy, considérant que le Parti socialiste ne lui a jamais fait le moindre cadeau et ne détient pas les solutions pour relancer une machine qu’il a largement grippée, au risque d’écorner gravement son image ? C’est finalement la seconde option qui a été choisie à l’unanimité moins les voix de Nathalie Kosciusko-Morizet et Jean-Pierre Raffarin, ce qui suppose une adhésion des anciens Premiers ministres Alain Juppé et François Fillon qui n’avait rien d’une évidence. Surtout, les Républicains sont sans doute moins mal lotis que ce qu’ont écrit nombre d’éditorialistes depuis dimanche soir.

Le vote frontiste reste difficile à assumer

A partir de là, et quand bien même le PS se situe désormais bien loin des scores réalisés en 2012, il semble difficile d’envisager une victoire de Marine Le Pen en 2017.

En premier lieu, le FN n’a pas, du strict point de vue chiffré, infligé de déculottée à la formation de Nicolas Sarkozy, qui bien qu’en pleine remise en question idéologique, aux prises avec d’importantes divergences de vue de ses tauliers et privée d’une partie de son espace politique demeure en mesure de remporter l’essentiel des régions. Très discrédité, le Parti socialiste déliquescent devrait l’y aider, pris au piège, si l’on ose dire, de sa posture traditionnelle qui peut parfois, comme en 2002, l’obliger à avaler de fort grosses couleuvres.

En cas de non-participation au second tour des prochaines élections présidentielles, une hypothèse qui a gagné en plausibilité, dans une France divisée, encline à se « raccrocher » au pouvoir en place pour l’une et à l’évincer avec pertes et fracas pour l’autre, nettement majoritaire aujourd’hui, on voit mal les socialistes et leurs alliés les plus fiables appeler à leur tour à un « ni-ni » qui constituerait un virage historique prompt à désarçonner durablement bien des électeurs de gauche. A partir de là, et quand bien même le PS se situe désormais bien loin des scores réalisés en 2012, il semble difficile d’envisager une victoire de Marine Le Pen en 2017.

Vertement critiquée, la stratégie de droitisation de Nicolas Sarkozy ne lui a pas permis de se faire réélire en 2012. Capable de siphonner les voix de Jean-Marie Le Pen en 2007 à la faveur d’un discours sécuritaire habile et inspiré par le futur traître Patrick Buisson, l’ancien chef de l’Etat n’est pas parvenu à refaire le coup avec sa fille cinq ans plus tard, n’ayant entretemps pas su ou voulu répondre aux attentes d’électeurs frontistes qui avaient franchi le Rubicon dit démocratique ou étaient revenus dans le giron traditionnel. Ceux-ci se sont sentis floués et le lui ont fait chèrement payer dans les urnes… Pourtant, trois ans après le douloureux – et justifié – retour de bâton, cette stratégie officiellement de retour en grâce paraît aujourd’hui plus pertinente sur le plan électoral.

Le premier tour des élections régionales a ainsi attesté d’une nette droitisation des esprits, suivant celle des discours des trois premiers partis de France. D’aucuns rétorqueront que le quidam a tendance à préférer l’original à la copie, mais il ne fait aucun doute que voter FN, nonobstant le rejet irréfutable des formations traditionnelles, de leurs hommes, de leurs idées et de leurs messages, continue pour beaucoup à poser un cas de conscience dans le pays des droits de l’Homme et des trois mots qui terminent en « té ».

Si d’aventure le deuxième tour du prochain scrutin présidentiel devait voir s’affronter le candidat des Républicains et Marine Le Pen, cette dernière ferait sans l’ombre d’un doute bien mieux que son encombrant géniteur en 2002. On peut néanmoins parier qu’elle ne serait pas élue pour autant, faute d’un réservoir de voix suffisant, plombée de surcroît par la vigueur du « pas d’amalgame », bréviaire de la gauche dans son ensemble, rempart malmené par l’islamisme, mais qui demeure solide, et gênée par le discours empreint de fermeté d’une droite traditionnelle certes en perte de vitesse, mais qui reste perçue plus présentable et dont le programme économique apparaît autrement plus réaliste.  

Le FN est plus que jamais une force qui compte dans le paysage politique français, tel le communisme avant lui et beaucoup plus qu’un centre qui a fini par être phagocyté. De là à enlever l’Elysée, il y a un fossé que bien des électeurs français ne sont sans doute pas disposés à franchir. A tout le moins dans l’immédiat.

Guillaume Duhamel

Guillaume Duhamel

Guillaume Duhamel

34 ans. Journaliste financier originellement spécialisé dans le sport et l'écologie. Féru de politique, de géopolitique, de balle jaune et de ballon rond. Info plutôt qu'intox et intérêt marqué pour l'investigation, bien qu'elle soit en voie de disparition.