Ender est un créateur singulier voire à part parmi les artistes urbains. Né à Belleville qui était un haut lieu du street art parisien dans les années 1980, il ne cesse pourtant d’investir les murs par des représentations anciennes.

Certes il reconnaît et justifie lui-même son goût immodéré pour les thèmes du passé (notamment ceux de la Renaissance !) puisqu’il déclare :« La Renaissance est une période forte pour moi où tout a été élevé à un niveau d’excellence. Cela me plait de retravailler certaines œuvres et de les mettre sur les murs comme un clin d’œil mais aussi comme un hommage, un lien entre ces artistes et notre époque. Mais j’aime aussi changer et avoir différents thèmes que j’aborde de façon successive les mariolles, les gargouilles les anges, et le retraitement d’oeuvres ou de peintures dites classiques.».

En fait Ender s’est mis tardivement à pochoirdiser les murs (sa technique préférée). S’il a baigné toute son enfance dans l’univers de l’art urbain ce n’est en réalité que vers 2008-2009 qu’il s’est mis à dire vraiment des choses sur les murs.

D’ailleurs d’une certaine manière, il le faisait déjà sur scène puisque cet artiste, véritable polygraphe, pratiquait la comédie depuis vingt ans ! Or, s’agissant plus précisément de ces représentations graphiques, Ender entretient un rapport particulier avec le mur qui est presque d’ordre mystique. Bizarrement à l’exemple de Bodhidharma, le fondateur du zen japonais, qui a passé douze ans en méditation devant un mur pour atteindre l’illumination, Ender semble épouser un parcours parallèle. Effectivement il a mis autant d’années (voire plus !) à contempler les murs de Belleville avant de les transmuter en illumination. Mais là ne s’arrête pas la comparaison avec le grand sage japonais !

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En effet comme tout artiste du street art, il va lui aussi faire deux expériences contraires face au mur. D’abord en se heurtant à cette matière impénétrable, le mur lui révèle le néant qui nous entoure et notre sentiment d’impuissance face à l’existence. Mais ensuite comme par effet d’illumination, il nous renvoie également à l’essentiel. L’expérience de la mutité permet en quelque sorte l’intériorité et l’ouverture à autre chose.

Le résultat est particulièrement étonnant dans l’œuvre d’Ender, celui-ci semble alors comme touché par la grâce !

« Les gargouilles que je pose sur les murs représentent toujours en quelque sorte un sentiment, une émotion humaine. J’aime qu’elles soient plutôt sympathiques et pas démoniaques (en tout cas je les vois ainsi), elles sont le pendant de mes mariolles. Je veux qu’elles donnent le sourire aux gens qui les regarderont et comme les gargouilles ou chimères du Moyen-Age qu’elles éloignent les pensées négatives et qu’elles disent (tout comme les mariolles) « souris, tout ça n’est pas si important » 

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En frappant le mur, comme Moïse le mont de l’Horeb, Ender a fait surgir en réalité plus qu’une source mais un monde nouveau. Etonnamment celui-ci est fait de choses les plus prosaïques et ordinaires. En effet le monde enchanteur d’Ender est simple (pas simpliste), positif, fait de figures certes anciennes ou énigmatiques comme ces gargouilles et ces chimères du Moyen-Age. Mais de façon étrange elles nous permettent d’accéder dans un ailleurs indéfinissable.

L’univers de ce peintre est donc semblable au merveilleux médiéval mais toujours avec le sourire, parfois même avec une certaine forme d’espièglerie et de malice à l’exemple de ces enfants qui tirent la langue aux passants (les mariolles).

Mais l’aspect ludique n’enlève rien à la profondeur de son art. En isolant chaque personnage – utilisant l’effet d’élévation-ostentation du gros plan-, Ender privilégie toujours le « visage » et l’ « âme » d’un être ou même d’un objet. De fait Ender est très proche du courant post-modernisme qui pratique un renouveau pour le classicisme et cela dans le but de retrouver cet art de l’ « excellence » dont il parlait plus haut mais aussi cette intériorité des maîtres anciens. Parmi les peintres initiateurs de ce mouvement artistique, on peut compter des noms prestigieux comme Balthus mais aussi Milet Andrejevic, David David Ligare, Stephen McKenna ou encore Carlo Maria Mariani.

Tous ces artistes ont en commun d’explorer la tradition classique pour son essence intime. Notamment Alfred Leslie, artiste américain qui s’est tourné délibérément vers les grands peintres du passé comme David, Caravage et Rubens. Son discours pour une peinture des gens sans déraison est proche de celle d’Ender puisque Leslie délare que :

« J’ai réalisé des œuvres publiques pour établir un contact immédiat avec les spectateurs les plus banals de façon à les surprendre, dans l’espoir que s’ils pouvaient prêter attention à l’image d’une personne aperçue ainsi à l’improviste, ils pourraient peut-être aussi se soucier un peu de leur propre vie et de leur attitude envers les autres. »

Mais en approfondissant ce même cheminement, le travail d’Ender devient aussi une véritable gnose lorsqu’il aborde la figure de l’ange.

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On pense au film de Win Wenders « Les ailes du désir ». Selon Sandra Gorgievski (*) l’ange a perdu son regard hiératique et frontal hérité de l’art chrétien byzantin puis dans l’art roman et ceci à mesure que l’humanisme triomphe à la Renaissance.

C’est ainsi que « le regard de l’ange se détourne du spectateur à l’image de l’évolution des pratiques religieuses et idéologiques et la réception des images cultuelles. » (*) : Face-à-face avec l’ange : du regard frontal de l’art byzantin au « regard à la caméra » (http://babel.revues.org/783 )

Dans la représentation ci-dessus, l’ange d’Ender détourne également son regard puisqu’on le voit dans une position de génuflexion, la tête baissée dans son capuchon, comme celle de l’artiste situé à côté.

Ange déchu, dans une attitude non dénué d’ « émerveillement » au sens toujours médiéval du terme ! Ce repliement sur soi exprimerait donc à la fois l’obscurité et l’illumination de notre vie. Cela pourrait signifier aussi que nous sommes tous des êtres finis et que le salut doit être recherché dans le fini lui-même ?

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Ou s’agit-il plus simplement d’une peinture exclusivement mystique ? Probablement pas car si l’artiste ne conteste pas « une quête quelque part » il y a « aussi (selon lui) une sorte de jeu avec la religion, avec « la mythologie chrétienne » mais ce n’est pas une profession de foi dans mon travail ou alors caché ? »

En réalité derrière cette quête de l’ange, l’artiste se propose d’ouvrir le débat, de partager des idées et de témoigner du spirituel au sens large. C’est pourquoi comme l’ange de Win Wenders, celui d’Ender nous emporte haut, très haut et très loin, pour nous amener tout au bout d’une émotion esthétique et poétique rare. C’est aussi toute l’originalité de ce peintre que de nous introduire dans son imaginaire poétique, seul moyen, semble-t-il pour lui, de contrer le tragique moderne !

 

Christian Schmitt

www.espacetrevisse.com

Crédits photographiques : les deux photos où apparait l’artiste sont de Marc Panchaud.

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com

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