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« J’étais au Bataclan le 13 Novembre dernier et j’ai eu la chance d’en sortir. Enseignant les sciences humaines, les médias ne constituent habituellement qu’un objet d’étude. Mais le site du Nouveau Cénacle représente plus dorénavant, il s’inclut dans mon histoire, de ces petites anecdotes qui, agrégées, font l’Histoire.

L’objet de cet article n’est pas de revenir sur les événements. L’encre a beaucoup coulé pour tenter de restituer l’insaisissable. Je vous ferai gré de la peur, de la violence ou du sang. La vie est ainsi faite. De même ne reviendrai-je pas non plus sur les prétendues inhumanités ou la barbarie. Les terroristes sont des êtres de chair et de sang, ils sont hommes et incarnent nos peurs actuelles. Ainsi j’ai vécu l’humain, en ce qu’il fait de pire mais également de meilleur.

Car je témoigne au Nouveau Cénacle pour une raison particulière : Andrès Rib, ami d’enfance,  et les autres membres du Nouveau Cénacle ont été « mes liens extérieurs » jusqu’à ma libération par les forces de l’ordre à 1h30 du matin.

Ils ont vécu la fureur de (sur)vivre au travers l’échange des mots. Des mots, souvent légers, qui m’ont permis de tenir alors que d’autres craquaient. Je les en remercie vivement.

Cette démarche s’inscrit à mon sens dans une perception de l’événement tournée vers l’avenir. Il convenait donc parfaitement d’y témoigner de reconstruction. »

Charles.

Depuis les attentats du 13 Novembre, comment vous-sentez-vous  ?

Charles : Il est difficile de répondre à cette question. Le quotidien est particulier, la plus simple tâche peut nous évoquer de mauvais souvenirs, soulever une angoisse ou au contraire susciter une joie disproportionnée. Pour répondre de façon franche, je me sens différent et en décalage avec le monde qui m’entoure. Mais plus le temps passe et moins cet état second dans lequel il me semble être Patrick Swayze dans « Ghost » s’estompe.

Qu’est ce qui a changé dans votre vie ?

C : Premièrement, je n’ai toujours pas repris le travail, faire face à mes élèves a été trop difficile la troisième semaine et j’ai craqué, incapable d’y retourner depuis. Cette incapacité était due à l’appréhension des groupes mais aussi une impossibilité de ma part de me concentrer, je parviens seulement à lire quelques BD. 

« Les angoisses et les peurs sont la partie la plus gênante de cet héritage ».

Deuxièmement, mon comportement passe très rapidement de la colère la plus virulente à l’apathie assortie au sentiment d’impuissance. Pour cette raison, je suis sous antidépresseurs depuis les fêtes. Mais les angoisses et les peurs sont la partie la plus gênante de cet héritage. Les peurs sont dirigées vers les sons car étant caché jusqu’à une heure après l’assaut, j’ai suivi l’ensemble des événements à l’aveugle : une sirène, une porte qui claque, un bruit brusque ou des cris d’enfants me mettent en alerte, voire m’affolent. Il m’est un peu difficile de ne pas être face à l’entrée dans une pièce et impossible de ne pas relever la sortie de secours la plus proche. Les angoisses sont plutôt nocturnes et le sommeil peu réparateur. Toutefois, les suivis psy et ostéo m’ont permis d’améliorer certaines choses, notamment mon appétit.

Par quelles étapes êtes-vous passé depuis lors ?

C : Les étapes sont paraît-il celles du deuil. Je n’ai pour le moment pas suffisamment de recul pour en être convaincu. La première semaine était un peu sous l’excitation de l’après, de même qu’après un effort sportif on semble porté par l’élan. J’ai multiplié les rendez-vous de façon à rassurer les amis ; je ne réalisais pas. Puis s’en est suivi une période, dont je ne suis pas encore sorti complètement, de repli. L’envie de retrouver mes enfants et de ne plus sortir, non par peur mais par grande lassitude. Les fêtes ont quelque peu court-circuité ce désir de simplicité.

« Je tente à présent de redevenir acteur de ma vie ».

C’est à ce moment que j’ai ressenti le besoin de rencontrer d’autres personnes ayant partagé mon expérience. J’ai ouvert une page Facebook en ce sens, et l’ai rapidement fermée puisqu’une autre existait déjà : Life for Paris. J’ai compris en discutant que mon sentiment de décalage avec mon entourage était partagé et en ai été rassuré. Je tente à présent de redevenir acteur de ma vie ; j’ai réalisé la réalité de l’événement au travers d’autres témoignages et rencontres et je tente de dépasser le statut de victime en reprenant des décisions simples : ressortir, faire des activités (concert), etc.

Comment faites-vous face à cette nouvelle vie ?

C : La caractérisation de nouvelle ‘nouvelle vie’ est exagérée me concernant. Si l’impact est indéniable, il ne s’agit que d’une période passagère. C’est d’ailleurs cela qui me permet d’avancer.

Avez-vous revu des personnes qui étaient avec vous ce soir-là sous le faux-plafond ?

C : Ce soir là nous nous sommes réfugiés à une vingtaine dans le plafond de la salle. Nous étions éparpillés en petits groupes. Pour ma part j’étais avec un ami, Nicolas, et un jeune homme prénommé Guillaume dont nous avons fait connaissance sur place. J’ai naturellement gardé contact avec mon ami de fac, même si nous eu avons besoin de prendre quelques distances. Guillaume est venu à mon domicile une fois afin de discuter. Nous sommes aujourd’hui en contact via Facebook.

Plus largement, les réseaux sociaux m’ont permis de d’échanger et de rencontrer d’autres personnes de la « team plafond », du Bataclan et des terrasses. Ces échanges se prolongent d’ailleurs parfois dans des bars ou restaurants…

 Ont-ils vécu le trauma de la même façon que vous ? 

C : Bien sûr que non, tout d’abord parce que les horreurs vécues sont inégales en intensité, mais pas seulement. Le plus étonnant est la différence de trauma entre mon ami et moi, pourtant côte-à-côte durant toute la soirée. Alors qu’il était déprimé les deux premières semaines, contrairement à moi, il est rapidement retourné au travail. J’ai suivi la courbe inverse.

Présentez-nous le collectif « Life for Paris ». De quoi s’agit-il ? En quoi vous aide-il ?

C : Le collectif m’a d’abord aidé à réaliser que mes sentiments d’anormalité et de décalage étaient partagés par toutes les victimes. Ensuite à m’épauler dans les nombreuses démarches administratives, dont je ne suis d’ailleurs toujours pas sorti !

LFP est née de l’initiative de Maureen fin novembre. Spectatrice rescapée du Bataclan, elle a posté sur Facebook un message vu plus d’1 million de fois où la résilience était le maître-mot. Après l’effroi et la sidération, comment reprendre le cours « normal » de sa vie ? Plus de 450 membres ont depuis rejoint la communauté Life For Paris (victimes, familles, aidants). Pour lutter face à l’isolement, de nombreux événements solidaires et bienveillants ont déjà été organisés.

Le but de Life For Paris est de partager, se soutenir et échanger avec d’autres victimes, des familles et des aidants mobilisés le vendredi 13 novembre. Parce que rien n’est plus efficace que l’entraide pour se reconstruire, surtout si vous avez vécu les événements de l’intérieur. Bien entendu lorsqu’une situation est jugée complexe, l’intéressé est redirigé vers un service compétent. Un site internet public va être mis en ligne progressivement ainsi qu’un espace d’informations et d’échange entre membres actifs de l’association. Ensuite il s’agira de valoriser les actions déjà menées, les développer et proposer d’autres types de rencontres. Ne laisser personne à l’écart, organiser des événements, être force de proposition : demander à ce qu’une commission d’enquête parlementaire soit diligentée sur les attentats, favoriser le développement d’une application pour smartphone « attention danger imminent ».

 Pour terminer sur une note positive, que peux-t-on vous souhaiter pour l’avenir ?

C : « Du rhum, des femmes et d’la bière non de Dieu » … sur fond de rock n roll, bien entendu.

Pour de plus amples informations sur le collectif Life For Paris, vous pouvez contacter Caroline à l’adresse mail suivante : maureen@lifeforparis.org

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Andrés Rib

Ancien de la Sorbonne. Professeur de Lettres. Aime le Balto, et la Philo.