share on:

La massification de l’enseignement comme le développement gargantuesque des médias (télévision, journaux, Internet) ont permis au citoyen d’acquérir une importante somme de connaissances. Mais à l’heure du « star system » et du relativisme, quelle place pour l’intellectuel ? Comment comprendre l’enjeu de sa disparition programmée ?

Comme nous l’avions analysé en mars 2013 (Lire : Entre Rue 89 et Le Plus de l’Obs : l’intellectuel introuvable), Internet a porté un sérieux coup à la crédibilité du discours intellectuel. Puisque la réaction a remplacé la réflexion, que l’émotion a supplanté la raison et que tout un chacun peut délivrer un avis insipide sur un fait de société, tout finit par se valoir et plus aucun avis ne semble émerger.

N’ayons pas peur des mots : il est évident que tous les discours ne se valent pas ; que certains sont plus intelligents que d’autres. Et il n’est pas question d’appréhender un message à travers le prisme du « Bobo de gauche » ou du « Réac de droite » : ces qualificatifs ne sont que les symptômes d’une généralisation dramatique de la pensée paresseuse qui ne cherche plus à discuter sereinement (A ce sujet, lire « Montaigne peut-il sauver le Parti socialiste ? »).

Fragmentation et spécialisation du discours

La machine médiatique fonctionne par grandes séquences. Certaines sont les fameux marronniers (la chaleur en été, la neige en hiver, la rentrée scolaire) ; d’autres correspondent à une feuilletonnisation de l’actualité, un fait chassant l’autre. Les attentats, les taxis, les sondages, les vacances au ski, Christiane Taubira à vélo, le livre de Sarkozy, bref : la Une change tous les jours ainsi que les titres des journaux télévisés. Urgence oblige, il faut toujours un expert pour expliquer doctement ce que le français moyen ne comprend pas pour que ce dernier puisse avoir un avis sur tout et si possible un avis en accord avec celui de la propagande journalistique.

Cette fractalisation des évènements conduit nécessairement à une fragmentation des analyses. Les experts et les sachants se multiplient à l’envi et plus personne au final ne sait qui est spécialiste de quoi.

« Notre intellectuel moderne, spécialiste avant tout de lui-même, est choisi pour délivrer un constat simple, immédiat et accessible à tous surtout à une heure de grande écoute ».

Santé, économie, géopolitique, sondage, sports : il est parfois possible de retrouver les mêmes s’exprimer sur plusieurs de ces sujets. Cela rejoint cet « intellectuel spécifique » analysé naguère par Michel Foucault, qui par sa connaissance dans un domaine précis pouvait avoir « une conscience beaucoup plus concrète et immédiate des luttes » (Dits et écrits, II) sans toutefois le prestige d’œuvrer pour un prolétariat fantasmatique.

Notre intellectuel moderne, spécialiste avant tout de lui-même, est choisi pour délivrer un constat simple, immédiat et accessible à tous surtout à une heure de grande écoute. L’analyste partiel a donc supplanté l’intellectuel universel : c’est une voix particulière, instantanée et consommable destinée à meubler l’antenne.

L’intellectuel, du peuple au people

Du fonctionnement des médias compris comme machine de guerre idéologique destinée à perpétuer un même discours pour des intérêts de classe, tout a déjà été dit par Pierre Bourdieu dans Sur la Télévision. De la fracture originelle entre l’intellectuel bourgeois et le peuple, tout a été démontré par Sartre qui résumait ainsi cette impossible équation dans Situations X : « Il existe donc une contradiction très particulière en moi : j’écris encore des livres pour la bourgeoisie et je me sens solidaire des travailleurs qui veulent la renverser ».

Mais depuis le triste avènement de la Nouvelle philosophie, née sur les plateaux télévisés et n’existant que sur ces derniers, la focale s’est déplacée sur l’intellectuel médiatique, uniquement parce qu’il passe bien face à la caméra. Peu importe au final le message (qui rejoint l’analyse de Bourdieu bien souvent …), la télégénie étant plus importante dorénavant que le génie seul.

« Cette « Buzzfeedisation des médias » et le nivellement par le bas opéré à tous les niveaux ne laissent que très peu de place à l’optimisme ».

La parole de l’intellectuel médiatique ne fait même plus l’effort de s’adresser au peuple : elle n’est destinée qu’aux peoples afin de maintenir pérenne cette idéologie libérale / libertaire dans les médias de masse. De surcroît, par un effet de vases communicants, le people est lui aussi devenu un « intellectuel » : Lorant Deutsch s’affirme comme historien (sic), Grand Corps malade se réclame de Rimbaud et les Bogdanov sont présentés comme des scientifiques.

La figure du poète au front éclairé destinée à guider le peuple chère à Victor Hugo a vécu. Elle est remplacée par le visage du sophiste invité pour proclamer uniquement ce que l’on attend de lui, au mépris de toute rigueur universitaire ou bien souvent d’honnêteté morale.

Cette « Buzzfeedisation des médias » et le nivellement par le bas opéré à tous les niveaux ne laissent que très peu de place à l’optimisme. Comment redonner goût à la joute verbale à une nation qui ne croit plus en son destin ? Comment insuffler de nouvelles idées dans des consciences endormies par trente années d’hypnose ? Sans réforme profonde de l’école et sans une classe politique qui tire les citoyens vers le haut, nul doute que Caroline Fourest et Josiane Balasko, avec sa fille en embuscade, continueront de nous donner la leçon.

mm

Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.