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A la suite du vernissage de son exposition à la galerie ARTEFACT 12, rue des Augustins à Metz le vendredi 12 octobre 2018,  l’artiste Jean-Christophe Belaud,  le lendemain matin, nous  parle librement de son travail au cours d’un petit-déjeuner .

(voir la vidéo de cet entretien:https://www.youtube.com/watch?v=T35zkc2He5g) 

Christian Schmitt (C.S.): Qu’est-ce qui te motive à sculpter et à créer en général ?

Jean-Christophe Belaud (J-C.B.): Ce qui m’intéresse c’est avant tout d’observer comment l’univers est régi et créé. Lorsqu’on va à l’intérieur des choses, la conception d’une cellule qui se reproduit c’est exactement la même chose pour l’univers qui est construit sur la même structure.

C.S. : Lorsque tu réalises tes sculptures, tu es conscient de tout cela ?

J-C.B. : En fait c’est un mélange entre une conscience du nombre d’or qui est une conscience mathématique et  l’aspect fractal des choses .

(NDLR: le nombre d’or est une dénomination qui désigne un rapport mathématique comme l’étalon  de mesure d’un modèle idéal de beauté,  par exemple  l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci.)

C.S. : Fractal, explique toi ?

J-C.B. : L’aspect fractal c’est l’aspect du déploiement de la matière dans l’espace qui est d’un côté  régi par un critère mathématique – entre guillemets – mais qui n’est pas purement mesuré.

Dans mes sculptures,  c’est à la fois par exemple , ce que je vais pouvoir faire dans la spirale qui est dans le dos des sculptures pour faire le crâne. C’est en réalité lié à une suite de Fibonacci qui  est elle-même liée au nombre d’or.

NDLR: La suite de Fibonacci doit son nom au mathématicien italien Leonardo Fibonacci qui a vécu aux XII ème et XIII ème siècle. Il est connu pour avoir mis en évidence une suite mathématique qui porte désormais son nom.Cette suite est fortement liée au nombre d’or. La suite de Fibonacci est célèbre, au point d’avoir inspiré d’autres constructions : une suite de mots, des fractales, un arbre… Tous ces objets mathématiques constituent des terrains inépuisables de découvertes, encore aujourd’hui.)

C.S. : On est aussi  dans le Traité de la peinture de Léonard de Vinci ?

J-C.B. : Oui on est en lien avec tout ça. En fait dès que tu vas au coeur des choses, tu commences à aller au-delà du symbole, lorsqu’on commence à entrer  dans les symboles et archétypes, tu arrives toujours à ça !

Tu arrives à l’aspect un peu mathématique, bien que je ne sois pas un scientifique au départ. Mais tu arrives aussi à cet aspect de déploiement de la matière qui est fractale, qui est infinie et donc qui va nous amener autant dans l’infiniment petit que dans l’infiniment grand.

C.S. : Et tout cela on le découvre dans tes oeuvres ?

J-C.B. : En réalité cela n’a pas pour but d’être découvert, cela a pour but d’émaner, d’être en fait. Le nombre d’or est cette manière de voir, le mélange du nombre d’or et l’aspect fractal des choses. Il peut y avoir une inspiration mathématique mais après quand je vais passer sur le front, le nez, la bouche là je ne vais pas faire un calcul. Je vais le faire moi, parce que tout est relié, car moi-même

je suis relié à ça.

Et quand je me mets dans un état d’être qui fait que je vais travailler dans cette direction, forcément je vais aller dans ce sens là !

C.S. : Quelque chose qui te dépasse quelque part ?

J-C.B. : Clairement dans mon travail c’est une quête spirituelle mais non dogmatique.

C.S. : Le déclic de tout cela ? Au départ tu étais plasticien ?

J-C.B. Oui,  au départ, je faisais de la peinture.

C.S. : Le fait de découper de la moquette et de sculpter est venu à quel moment ?

J-C.B. : Au moment où je voyais bien que dans la peinture cela ne me permettrait pas d’aller au-delà de l’expression d’une simple personnalité qui est déjà beaucoup. Mais pas d’être avant-gardiste par exemple ou d’être un peu novateur, alors que moi je voulais cela .

C.S. : Tu te sentais alors un peu limité ?

J-C.B. : Oui je connais bien l’histoire de l’art. J’ai étudié  et je vois très bien qu’en peinture pour apporter quelque chose de nouveau, c’est très très compliqué et moi j’avais cette envie de novation.

Aussi j’ai continué à travailler tout en gardant toujours un oeil ouvert à ce qui pouvait m’arriver.

C.S. : Le déclic s’est déclenché lorsque tu as vu des chutes de moquette ?

J-C.B. : C’est à la suite de divers déménagements et  en observant des chutes de moquette, que l’idée m’était  effectivement venue.

Cela provient également de mon enfance où j’aimais bien me déguiser en chevalier ou en samouraï et tout cela conduit aussi  rapidement au masque.

C.S. : Tout cela te conduit  très loin ?

J-C.B. : Oui tout cela je le découvre dans la vie de tous les jours et même actuellement  dans le travail  de Cocteau sur les vitraux que tu viens de me montrer.

Je le vis aussi comme le chaman comme tu me l’as écrit. L’artiste est  celui qui réussit à réunir autant l’aspect scientifique que l’aspect spirituel.

Tout cela étant lié. Or, l’homme actuel s’est séparé de plein de choses et il n’est plus totalement  libre quelque part. De ce fait, il ne peut plus tendre vers cette quête de l’immortalité dont parle Cocteau, de pouvoir dire comme lui : « la mort est un mensonge ! ».

De dire que la mort n’existe plus, c’est très fort, très puissant !

Tu vois, mon oeuvre, plus elle avance, plus elle tend à réconcilier trois aspects.

C.S. : Lesquels ?

J-C.B. : L’aspect créatif de l’artiste pur, l’aspect scientifique parce tu t’intéresses aux archétypes, et aux symboles et  tu entres dans la science et enfin l’aspect spirituel et non pas religieux.

Pour moi, il ne faut surtout pas parler de religieux parce que sinon tu intègres le dogme.

C.S. : En fait il s’agit de parler de  la transcendance ?

J-C.B. : Oui, au-delà des apparences, le monde de l’invisible, « décalquer l’invisible » comme disait Cocteau.

On est des artistes, on joue sur des images, on joue avant tout sur des perceptions.

Et qu’est-ce qu’on va pouvoir choisir de travailler dans notre perception ? Mais les choses que j’ai comprises et qui sont fondamentales dans mon oeuvre dès l’adolescence c’est que la perception est multiple et que la réalité n’est pas la vérité ! Pour moi, cela a été un déclic majeur: qui suis-je ?  Je suis un être multidimensionnel. Je vois quelque chose mais ce que je vois n’est pas forcément la réalité et le chaman du coup travaille la réalité comme un oignon, une pelure. Et il te l’enlève car il y a des passages. Ces symboles, ces archétypes ce sont des passages et ils se passent de discours parce qu’ils sont.

C.S. : Tu ne fais plus des allers retours  avec la peinture ?

J-C.B. : Actuellement, je ne fais plus que des volumes. Depuis 2009, cela fait presque 10 ans ! 10 ans de moquette !

C.S. : Et  tout cela avec une telle précision car  les découpes que tu réalises sont remarquables ! D’autant qu’avec le cutter, il ne faut pas se tromper !  On dirait que tu utilises le laser ?

J-C.B. : les gens me le disent aussi !  Mais non, c’est la main. On en revient au fondamental de la main. C’est pourquoi, il y a toujours la main dans les sculptures.

                                               Oizo H100xL40xP75cm Belaud 2O16

CS : Cette belle grosse pièce colorée que tu as réalisée, dénommée l’Oizo, quel beau travail !

J-C.B. : Son nom c’est l’Oizo mais son vrai nom c’est Jean, l’aigle, l’alchimiste (NDLR: par référence à l’évangéliste Jean représenté par un aigle)

Parce qu’en fait, lorsque tu regardes en dessous, il y a le serpent primordial, après sur la face, il y a les gros yeux.

Sur les espaces du menton, il y a de la moquette disposée un peu comme un vitrail mais pas de manière symétrique. C’est la vision de la matière inorganique qui n’est pas organisée. Après cela se transforme en individu et  il y a cet éclair qui arrive  qui fait « BAOUMBADABOUM! »  au-dessus et après cela se transforme dans l’être des mains.

 

 Oizo H100xL40xP75cm Belaud 2O16

C.S. : C’est un art mystérieux que tu développes là ?

J-C.B. : Oui, mais qui ne va pas dans le discours. En fait quand tu puises dans ces formes de géométrie sacrée, tu n’as pas besoin de parler.

C.S.: Le sens du sacré, on l’a un peu perdu dans notre civilisation moderne ?

J-C.B. : Nos ancêtres leur espace de vie. Ils le faisaient parce qu’ils étaient reliés. Et nous on a fait que de se séparer, de se couper. C’est pourquoi mon travail d’artiste, c’est un travail d’unification.

C.S. : Les nouveaux chamans, ce sont en fait les artistes !

J-C.B. : Le gros problème c’est le marché de l’art.

Pour moi, la plupart des artistes ne conscientisent pas ce problème (d’unification). On fait de l’image donc on fait du mensonge !

Bien entendu, tu dois gagner ta vie. Mon discours c’est à la fois punk et révolutionnaire dans le milieu de l’art. Mettre de l’amour dans mon travail, mettre de l’humanité et tout ce qui peut rassembler avec des matériaux pauvres.

Créer ce n’est pas se prendre pour Dieu, c’est aussi montrer dans cette relation dans laquelle on est avec tout, le sacré et le divin est en fait en nous.

Plus j’avance, plus je m’allège, plus c’est fin plus je me prends moins la tête parce que je fais ce travail dans ma vie intérieure.

 

© Gabrielle KA

Jean-Christophe Belaud

Christian Schmitt

                                                                   

 

             http://www.jeanchristophebelaud.com/

                                      www.espacetrevisse.com

https://www.instagram.com/p/BpSMUTzA6w0/…

(sur France 5 en tournage avec Stéphane Thebaut )

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com