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Même s’il est devenu pote avec Félix Marquardt depuis la querelle autour de « Barrez-vous », Julien de Rubempré n’est toujours pas d’accord avec lui. Surtout lorsque ce dernier s’associe avec Daniel Cohn-Bendit pour appeler à plus d’intégration européenne. Place au clasico de l’automne.

Le soixante-huitard bouge encore. Il arpente Deauville l’été vêtu d’une chemise en lin.  Il fréquente son Point Soleil en octobre pour garder sa mine orangée. Il se grille un cigare de temps en temps chez Castel au milieu d’autres momies puis redescend ces boulevards de Paris au milieu desquels, jadis, il affrontait les CRS avec d’autres fils-à-papa.

Les pavés, les barricades, les affiches. Les slogans. La révolte juvénile, la lutte des classes, le mégaphone. Le soixante-huitard nostalgique s’en souvient évidemment au volant de son Autolib’ : c’était l’époque où ses revendications n’étaient pas devenues une idéologie dominante. Où il ne comprenait pas encore que le libertarisme faisait le lit de ce Grand Capital tant abhorré. Où son envie de changer le monde n’allait pas se heurter à la fin du socialisme en 1983. Où il n’était pas devenu à son tour CRS, celui du MEDEF. 

Daniel Cohn-Bendit, chantre de l’écolibéralisme et barde médiatique, est un véritable ancien soixante-huitard. Il a incarné Mai 68 comme il incarne plus que tous ses anciens camarades le revirement barrosien de sa génération trahie ; et il le prouve une nouvelle fois dans cette tribune co-signée avec Félix Marquardt : « Jeunes (et moins jeunes) d’Europe : unissons-nous ! ».

L’ancien Gavroche de pacotilles s’est fait méchant Javert de la pensée globalisée : sous les pavés maoïstes, les dix milles briques bruxelloises.

La trahison des clercs 2.0

Selon nos deux Marat mondialisés : « Le secret le plus jalousement gardé de nos gouvernants ; ce qu’ils considèrent comme la panacée en matière de gouvernance dans l’ère moderne, leur fétiche, leur horizon indépassable, a savoir l’Etat-nation, tombe en désuétude » et il faut donc : « Donner un vigoureux nouvel essor au processus d’intégration européen, provoquer un véritable big bang ou bien accepter de sombrer sans broncher dans l’insignifiance économique, politique et historique à l’échelle mondiale ».  Qu’ils se rassurent : les bourreaux ont déjà œuvré depuis trois décennies.  Le traité de Maastricht puis celui de Lisbonne ont décapité cet Etat-Nation si bien que 75 % des lois votées à l’Assemblée Nationale ne sont que l’application de directives européennes.

Même constat pour le budget, avec le fétiche des 3% de déficits que l’Union impose aux peuples sans se préoccuper des saignées que cela provoque. Il n’y a plus Etat ni Nation : nos clercs 2.0 peuvent se féliciter. En plus d’être sous la botte bruxelloise, la France est avant tout sous la cravache allemande. C’est Angela qui décide, c’est François qui applique (l’euro fort, les euro-obligations, la politique de relance).

Dans ces conditions, rendre « à nouveau l’Europe sexy » comme l’exhortent nos deux compères, est impossible. L’Union Européenne est une vieille maîtresse SM qui marche sur le dos de peuples non-consentants pour satisfaire le sadisme du FMI. Cette rombière n’a franchement plus rien d’excitant.

Les jeunes Européens résisteront-ils ?

Ces thèmes – frontières, souveraineté, libéralisme – constituent des totems médiatiques qu’il est difficile de manipuler. Quand il appartient à Séguin ou à Chevènement d’avoir le plus brillamment évoqué ces sujets, chaque partisan d’une Europe des nations se voit caricaturé en affreux lepéniste prêt à dégainer sa bat de baseball. Pourtant il faudra bien compter sur ce réveil des jeunes générations qui ne se laisseront plus flageller par ces Marquis de Sade de la finance.

Qu’on ne s’y trompe pas : l’Union Européenne et son armée de commissaires non-élus sont là pour décider dans le dos des peuples afin de servir les intérêts du Capital ; et les jeunes d’aujourd’hui qui ont vu le coût de la vie exploser à cause de l’euro, qui entrent sur un marché du travail bloqué parce que mondialisé, qui voient leurs gouvernements successifs appliquer la même austérité ne tomberont pas dans cet énième panneau édifié par Félix Marquardt et Daniel Cohn-Bendit.  L’ère n’est plus justement plus « postnationale » mais pré-révolutionnaires. Les thèses d’Europeans Now auraient donc pu être crédibles en 1992, mais plus en 2013 car elles sont devenus éculées et rejetées massivement.

Seul le soixante-huitard sortant de son énième séance d’UV lira ce texte avec délectation ; en tirant joyeusement sur un cigare dont les volutes font encore plus de dégâts que ce qu’il fumait jadis à Nanterre.

 Julien de Rubempré

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.