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François Huguenin publie Le Pari chrétien aux éditions Tallandier un essai à travers lequel l’auteur pose cette question redoutable : comment se réclamer du christianisme dans un monde qui lui tourne le dos ? Comment les Chrétiens peuvent-ils s’engager dans la vie de la cité ? Entretien avec Christophe Dickès, auteur notamment de L’Héritage de Benoît XVI (Tallandier). 

Votre livre arrive après celui de l’américain Rob Dreher sur la façon d’être chrétien dans un monde qui ne l’est plus (Artège), ou encore celui de Jean-Luc Marion sur la place des catholiques dans la société française (Grasset). Comment expliquer cette renaissance éditoriale autour du christianisme ?

Il me semble que nous sommes à un moment de bascule. Non pas que nous venions à l’instant de quitter 1500 ans de chrétienté, cela est le fruit d’un long processus arrivé depuis quelques décennies à maturité, mais cela devient tellement flagrant que les chrétiens se posent à frais nouveaux la question de leur rapport au monde. Il y a donc une ébullition, un peu comme le mouvement punk en 1976. Il faut passer à autre chose !

Votre premier chapitre qui mêle brillamment philosophie, théologie et histoire, vise à rappeler que l’homme est un animal politique et religieux. La foi doit-elle guider l’action politique ?

La foi guide toute notre vie en tous cas, en tant que chrétiens nous essayons de nous laisser guider dans toutes nos actions par l’Esprit Saint. Il n’y a pas un homme privé qui serait dans l’orbite de la foi et un homme public qui serait à côté. La fin dernière de l’Homme est la contemplation disait saint Thomas d’Aquin. Il peut y avoir des fins intermédiaires, et la politique en fait partie, mais pour un chrétien elles ne peuvent être séparées de cette fin dernière qui unifie tout. Ou alors nous devenons clivés !

Comment expliquer les fractures du catholicisme ? La Manif pour tous, avec en ses rangs de très nombreux catholiques, avait créé une forme d’unité autour d’une cause commune. Or, cet élan semble brisé par des fractures que l’on pensait refermées. Comment expliquer ces fractures ?

C’est compliqué. D’abord un certain nombre de catholiques n’avaient pas adhéré (c’est un constat de ma part, sans jugement) à ce mouvement qu’ils trouvaient trop démonstratif pour être complètement respectueux des couples homosexuels.  Ensuite, la continuation des manifestations après le vote de la loi n’a pas fait l’unanimité chez les manifestants de la première heure. Enfin, en dépit de fruits passionnants comme ceux nés des Veilleurs, le mouvement a aussi contribué à renforcer la tendance de certains catholiques à se polariser exclusivement sur les questions d’éthique individuelle, réveillant ainsi le clivage juste endormi entre ceux qui privilégient l’action sociale et ceux qui mettent en avant les questions de défense de la vie.

 « Ce sont les deux faces d’une même médaille qui a pour socle la volonté de pouvoir : les réactionnaires en revenant à une chrétienté perdue, les progressistes en essayant de rejoindre le monde dans l’illusion de peser sur lui. Deux postures qui ont échoué. »

Mais c’est un trompe-l’œil car quand on défend la justice sociale, on défend la dignité de la personne humaine et quand on défend la vie de la conception à la mort naturelle c’est aussi une question sociale ! Ces fractures datent de la vieille partition entre les cathos de gauche et les cathos de droite qui est issue de la difficulté de positionnement des catholiques après la Révolution, entre la tentation réactionnaire et intégriste et la tentation moderniste ou progressiste. Or ce sont les deux faces d’une même médaille qui a pour socle la volonté de pouvoir : les réactionnaires en revenant à une chrétienté perdue, les progressistes en essayant de rejoindre le monde dans l’illusion de peser sur lui. Deux postures qui ont échoué.

Vous évoquez l’absolutisation de la nation comme un danger. La réalité française est tout de même bien éloignée de la « statolâtrie » du fascisme condamnée par Pie XI. Ou bien même de l’Action française, dont vous-même estimiez qu’elle était sur son déclin dès 1918 [1]. Faut-il vraiment crier au loup ?

La tentation idolâtre est notre plus grand danger et elle n’est jamais aussi menaçante que lorsqu’on croit l’éviter. Je maintiens qu’il y a eu dans l’Action française une idolâtrie du politique (la fameuse Église de l’Ordre) qui a contaminé une frange du catholicisme, mais on peut dire la même chose de l’Action catholique ! C’est le legs de 1500 ans de chrétienté où les chrétiens ont été au pouvoir. Je ne balaye pas d’un revers de main les trésors qu’elle nous a légués. Mais au prix d’une ambiguïté entre christianisme et chrétienté. Le christianisme est devant nous, la chrétienté derrière nous.

Est-ce que nous ne revivons pas l’éternel débat entre un catholicisme universel par nature et les intérêts des nations ? Le vieux conflit pluriséculaire entre le spirituel et le temporel ?

Les intérêts des nations sont légitimes mais lorsqu’ils dérivent en des nationalismes belliqueux (cf. la guerre entre États chrétiens de 14-18) montrent qu’ils peuvent être à tort absolutisés. La nation est un cadre qui permet à l’homme, animal politique d’accomplir cette part de sa vocation. Mais l’homme est un animal spirituel aussi, orienté vers Dieu qui l’a créé à son image et à sa ressemblance. En faire un loup pour son voisin revient à nier la part la plus haute de son être. Nous autres chrétiens avons à dire que les intérêts temporels ne se superposent pas au bien commun qui intègre toujours la part spirituelle de l’homme, dont la traduction dans la vie publique est, comme saint Augustin l’a vu, la paix et la concorde.

« Refuser de faire un effort pour un accueil digne des migrants parce que l’Islam intégriste frappe sur notre sol est le signe d’une grande confusion. »

L’islam est peu présent dans votre livre. Vous n’évoquez pas davantage le transhumanisme. Or ces deux réalités -l’une religieuse, l’autre scientifique- créent une « réaction » légitime, un conservatisme, même sur lequel vous avez déjà largement réfléchi [2]. Comment le chrétien doit-il répondre à ses deux défis ?

Ces deux phénomènes sont source d’inquiétude et je partage cette angoisse avec nos contemporains. Mais la peur qu’elle engendre ne doit pas nous amener à jeter par-dessus bord nos principes chrétiens. J’aurais pu noircir du papier sur la question, cela n’aurait pas modifié ces principes que l’Église nous donne ni le propos de mon livre… Pour aller plus loin, si un certain conservatisme, au sens de l’amour de la patrie et de la défense de la famille, est on ne peut plus légitime, refuser de faire un effort pour un accueil digne des migrants parce que l’Islam intégriste frappe sur notre sol est le signe d’une grande confusion. On ne peut pas sauver la nation en abandonnant nos principes sur l’homme. Ce serait un crime dont nous serions redevables pour la postérité. En ce qui concerne le transhumanisme, ce que je dis sur nos principes éthiques face à l’avortement ou l’euthanasie s’applique a fortiori au transhumanisme.

La question que vous posez doit être précisée. A mon avis elle se formule ainsi : est-ce que parce que notre monde porte des dangers considérables (islamisme, transhumanisme, mais aussi périls écologiques, inégalités économiques insupportables conduisant à une pression migratoire), nous devons renoncer au principe chrétien de l’option préférentielle pour le plus faible ? Au contraire, c’est en proclamant ce principe à temps et à contre-temps que nous pourrons peut-être sensibiliser nos contemporains au fait qu’il faut bâtir un monde plus pacifique, plus juste, plus respectueux de la planète avec au cœur l’inviolable dignité de la personne humaine. C’est d’ailleurs aussi notre intérêt bien compris. Nous ne règlerons pas toutes ces questions en étant repliés sur notre château-fort !

Les vocations sont en crise, les gens ne connaissent plus leur catéchisme, les sociétés occidentales sont dominées par l’individualisme et le relativisme… Dans ce contexte, quel est le devoir du chrétien ? Est-il de créer des îles ou des oasis selon les propres mots de Benoît XVI dans Lumière du Monde… des repaires qui gardent intact l’enseignement évangélique et la tradition, mais aussi des repères, par leur témoignage et leur rayonnement?

Les chrétiens doivent être le sel de la terre. C’est-à-dire qu’ils doivent être, au cœur du monde, les fers de lance d’une autre manière de vivre ensemble, non pas en imposant leurs normes, mais en témoignant de leur foi et en agissant dans le monde au service des autres hommes pour que la vie soit encore possible. Des oasis pour se ressourcer oui, des lieux de transmission de la foi bien sûr (cela s’appelle l’Église), mais pas pour s’y enfermer de manière communautariste. Ce n’est d’ailleurs absolument pas ce que Benoît XVI a proposé, je tiens à le souligner fortement à nos lecteurs.

« Nous sommes écartelés entre le désir du Royaume qui ne se réalisera pas ici-bas et le fait d’en vivre ici et maintenant, de façon imparfaite mais réelle. »

A vous lire, nous avons l’impression que le catholique doit être tel un équilibriste, il doit évoluer, dites-vous, sur les lignes de crêtes. Qu’entendez-vous par là ?

Être dans le monde et pas du monde. Nous avions peut-être oublié pendant 1500 de chrétienté (avec ces figures magnifiques auxquelles j’ai consacré un livre) qu’être chrétien n’était pas dominer le monde. Nous sommes écartelés entre le désir du Royaume qui ne se réalisera pas ici-bas et le fait d’en vivre ici et maintenant, de façon imparfaite mais réelle. Entre le fait d’aimer le monde et de savoir que le Royaume n’en est pas. Alors oui, nous sommes des équilibristes. Mais cela est plus enthousiasmant que d’arpenter je ne sais quelle autoroute non ?

[1] François Huguenin, A l’école de l’Action française, Paris, JC Lattès, 1998, p. 606 .

[2] Le conservatisme impossible, Paris, la Table ronde, 2006.

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.