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Le 15 octobre 2013, Abdel-Malik Djermoune créait le « Parti de la Banlieue ». Ce parti a vocation à peser dans le débat démocratique pour représenter des populations souvent discriminées, issues de ces quartiers.

Pour lui, les banlieues sont l’avenir de la France, car les potentialités sont là, mais ne sont pas encore pleinement exploitées. Son initiative ne laisse personne indifférent, et des voix se sont élevées pour s’opposer à sa démarche. Nous l’avons rencontré à Aubervilliers, où il est né, et il a accepté de répondre aux questions du Nouveau Cénacle.

Pourquoi le parti de la Banlieue ?

La gauche parle des banlieues ouvrières, mais c’est un mythe qui n’existe plus depuis longtemps. Ce sont des banlieues à la rigueur chômeuses, à cause de cette volonté de récupération politique des partis institutionnels.

Parce que depuis très longtemps, les gens issus de la banlieue ont toujours essayé de se faire entendre de multiples façons, sans grand succès. Il y a bien sûr eu la Marche de 1983, nous sommes en 2013. Et malgré tout ce temps passé, rien n’a véritablement évolué. A cette marche, qui voulait l’égalité, on nous a répondu, SOS Racisme, on nous a mis une main de fatma sur le torse et on nous a dit « touche pas à mon pote », alors qu’on demandait la citoyenneté et l’égalité. Si cette marche avait eu un véritable parti politique derrière pour porter ces revendications, elle n’aurait pas été manipulée et récupérée par la droite ou la gauche, qui ont au final détourné les revendications premières de ces mouvements. Derrière, on a eu les fameux plans « banlieue », qui n’ont servi à rien. Ces plans ont toujours été engagés par des gouvernements, pas par des partis politiques. Ce qui fait que lorsque le gouvernement change, le plan en question devient caduc, et rien ne progresse. Un autre gouvernement vient, fait un plan, ou n’en fait pas d’ailleurs. En clair, un grand nom pour un petit projet, dans un éternel recommencement, sans résultat. Autre exemple, les émeutes de 2005, on a bien vu que les partis politiques ne comprenaient pas ce qu’il se passait. Les journalistes, les experts, les intellectuels disaient tout et n’importe quoi : « ce sont les barbus, les grands frères ». Il a fallu l’intervention des renseignements généraux pour les éclairer et leur dire que ce sont en fait des jeunes avec une couleur de peau différente et qui en ont marre d’être discriminés pour cela. Avec un parti politique, on aurait pu faire un peu plus de pédagogie pour expliquer les différents enjeux et mettre en avant des revendications organisées et concrètes.

Évidemment, je suis contre les émeutes, quand elles mènent à des violences, car elles sont contre-productives, et je soutiens l’idée d’un parti politique pour justement structurer ces revendications et les rendre audibles au plus grand nombre. Ces gens sont une population qui est la plus discriminée dans le pays et il n’y a actuellement aucun parti pour les représenter. La gauche parle des banlieues ouvrières, mais c’est un mythe qui n’existe plus depuis longtemps. Ce sont des banlieues à la rigueur chômeuses, à cause de cette volonté de récupération politique des partis institutionnels. Cette population ne vote plus car elle ne se sent pas représentée. On parle à sa place. Elle n’existe que pour les élections. Les politiques gagnent des voix sur notre dos. Les candidats font des promesses qu’ils ne tiennent pas, ce qui crée des espoirs déçus. Je veux lutter contre cette tendance.

Ces idées ne peuvent pas être rangées à droite ou à gauche, car cette division n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui.

Faut-il être de banlieue pour se présenter au sein de votre parti ?

Non, d’ailleurs, dans mon logo, il y a la carte de France. Je l’ai appelé Parti de la banlieue, car on a exclu ces populations. Je suis là pour inclure, et non pour exclure. Nous avons aussi des représentants à Toulouse, et Orange, avec Maurice Lambertin. Des gens de Paris sont intéressés, Lyon. Vous voyez donc que des personnes  de tous horizons sont intéressées par ma démarche. Je suis contre le communautarisme. Il existe car on a exclu. Si nous choisissons d’inclure les populations discriminées, il cessera de lui-même.

D’ailleurs, il ne faut pas être de banlieue pour comprendre la banlieue. Faut-il être une femme pour défendre la nécessité de défendre leurs droits ? Aujourd’hui je comprends le combat des paysans par exemple. Si on doit entendre Noir et Arabe, certes. Mais on ne peut pas réduire l’enjeu à cela. Ce serait trop facile. L’exemple de l’Europe est de ce point de vue intéressant : le multiculturalisme existe avec des peuples différents qui cohabitent, et cela est une richesse. Nous sommes un parti très ouvert, contrairement à beaucoup de partis aujourd’hui.

Quelles seront vos premières actions concrètes ?

Nous avons établi un programme participatif sur 50 propositions, avec un certain nombre d’idées nouvelles. Ces idées ne peuvent pas être rangées à droite ou à gauche, car cette division n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui. Notre objectif est d’avoir des représentants dans tous les départements de France, dans chaque ville.

En mars 2014 pour les Municipales, on essaiera d’exister mais en étant réaliste. Ce ne sera pas évident, mais on essaiera d’être présent pour commencer à peser. Il faut évidemment un parti de plus en plus structuré. Mais nous sommes à 10 jours, nous avons déjà 10 sections locales, Aubervilliers, Pantin, Neuilly Plaisance, Blanc-Mesnil, Lyon, Morsang-sur-Orge, pour ne citer qu’elles. Par ailleurs, on voit dans les statistiques du site, que les gens viennent nous consulter de toute la France. Cela nous encourage à continuer. Il y a un vrai besoin et les gens sont heureux que ce parti existe. Même si, à l’heure d’internet, les commentaires haineux apparaissent toujours, car l’anonymat permet de se cacher derrière un discours de haine. Pour finir, ceux qui nous rejoignent ont un profil très divers.

Comment voyez-vous l’organisation de votre parti ?

Car à la fin, les gens qui nous dirigent ne sont plus dans notre monde, alors qu’ils sont censés nous représenter. L’exemple de Nathalie Kosciusko-Morizet et de son ticket de métro à 4 euros sont révélateurs de cette déconnexion

Je pense qu’il faut un vrai chef pour organiser les choses. Il faut aussi une structuration forte pour être le plus efficace pour les échéances politiques et sociales à venir. Nous sommes d’ailleurs en contact avec des gens qui sont prêts à nous aider à structurer notre organisation. Nos candidats seront issus du peuple. Des gens qui vivent et travaillent normalement. Car à la fin, les gens qui nous dirigent ne sont plus dans notre monde, alors qu’ils sont censés nous représenter. L’exemple de Nathalie Kosciusko-Morizet et de son ticket de métro à 4 euros sont révélateurs de cette déconnexion d’avec la réalité de millions de Français. Le pire, c’est que cela ne surprend plus personne. Il y a aussi la mécanique politique de notre pays. Il faut des moyens, humains, financiers. Peu de gens veulent vraiment s’investir. Il n’y a aucun parti avec des représentants « monsieur tout le monde ». Ce sont les élites qui créent les partis pour entretenir un système où l’homme du peuple est exclu. Le système de financement de parti entretient les dominants. Je fonctionne avec des bénévoles et j’échange beaucoup. Par exemple, pour Toulouse, j’ai demandé à ce que la personne m’envoie son CV. Je voulais en savoir plus sur elle. Mais les gens sont étonnés de ma réactivité. Tant que je peux, j’échange, j’appelle. C’est humain, il faut échanger. Tant que je peux, si j’ai le temps, je le fais. Je m’en fais un devoir. Sinon cela ne sert à rien de s’engager en politique.

Est-ce qu’un parti politique est le meilleur outil pour changer les choses ?

Oui, car les choses ne peuvent changer vraiment que sur le terrain politique. En 2005, j’avais créé un journal d’opinion Regard citoyen, où je donnais la parole aux habitants d’Aubervilliers. On a pu apporter un peu plus de pouvoir au citoyen, sur le modèle de l’Agora ou du Forum. Mais à un moment, il faut entrer dans l’arène politique pour changer les choses. Il faut établir un rapport de force pour peser sur les décisions qui ont un impact sur la société. Il faut se donner les moyens nécessaires pour changer les lois. Si je veux que les gens sans parti soient représentés, je ne peux pas ne pas m’inscrire dans le jeu démocratique.

Comme définiriez-vous le multiculturalisme ?

En France, on nous parle d’intégration, pour les gens d’origine immigrée. Or, je suis né en France. Mes parents aussi. Par conséquent, Je n’ai jamais compris pourquoi ce mot intégration s’appliquait à moi car je suis déjà français depuis plus de 100 ans. Et je suis loin d’être le seul dans cette situation. Ce qu’on veut vraiment de ces populations c’est l’assimilation : effacer les différences. Mais je ne peux pas gommer les différences, tout en étant franco-français. C’est un plus. Le multiculturalisme c’est au final accepter les identités qui forment notre nation.

C’est bien que vous disiez cela car on entend toujours les extrêmes à ce sujet.

C’est vrai, on met l’index sur les extrêmes : diviser pour mieux régner. On met l’accent sur le 1% en faisant croire que c’est l’ensemble, et il a fallu créer un parti pour remettre les choses en place. Dans notre démarche, on met l’accent sur les 99% qui ne posent aucun problème, sont Français, avec une identité en plus, mais qui font aussi partie de notre société. Pour être audible faut-il se différencier, ou adopter les codes des partis politiques déjà en place ? Simplement, il faut être en phase avec ce que veulent les citoyens. Ils savent lire entre les lignes. Je prendrais l’exemple de l’entreprise. Comme dans une entreprise, il faut être attentif aux besoins des consommateurs pour pouvoir y répondre de façon optimale. En politique c’est un peu pareil. Il faut écouter les citoyens pour avoir des mots et des actions qui leur parlent, et qui soient efficaces sur le long terme. Il faut donc étoffer l’offre.

Le multiculturalisme, n’est-ce pas une façon de s’attaquer à l’homme blanc, comme on l’entend souvent ?

Pas du tout. Je n’ai aucun problème avec l’homme blanc de 50 ans, bien au contraire, mais on ne peut pas effacer ce qu’il y a à côté d’un revers de la main. Il faut juste qu’on comprenne que l’autre existe à côté. Sinon cela crée des fractures et des frustrations. Or, depuis 30 ans, la banlieue a été prise en compte avec de très mauvaises réponses apportées, car on ne comprend simplement pas les enjeux. Je veux aboutir à l’Égalité, et il faut créer un chemin pour y parvenir. Il faut donc travailler sur l’humain. L’Égalité est une valeur universelle, car elle a un sens auprès de citoyens tous horizons, au même titre que la Fraternité et la Liberté. En cela, je suis dans une démarche républicaine. J’utilise les outils que m’offre mon pays pour faire en sorte que tout le monde en France soit traité de manière équitable.

Propos recueillis par Rémi Loriov

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.