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Kheder, peintre yézidi va exposer prochainement une vingtaine de toiles à la cathédrale Saint-Etienne de Metz.

Etonnant pour quelqu’un qui est de confession yézidie ? En effet cette religion semble a priori fort éloignée du christianisme qui est une religion du Livre.

Plus ancienne d’abord, puisque la religion yézidie repose sur des traditions populaires bien antérieures à la période du Nouveau Testament et ensuite autre particularité, son enseignement religieux se transmet presque essentiellement par voie orale.

Et pourtant malgré cette distance, les yézidis ont toujours été très proches des communautés chrétiennes. Une solidarité souvent façonnée dans le malheur puisqu’il font l’objet tous les deux des attaques menées par le groupe Etat Islamique .

Qui sont les yézidis ?

Ils sont entre 500 000 et 600 000 en Irak, essentiellement dans la plaine de Ninive ( au nord-est de Mossoul). Mails il sont aussi en Syrie, en Arménie et dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale.

Bien que parlant un dialecte dérivé d’une des langues kurdes, ils se défendent d’être Kurdes.

En fait cette religion yézidie est sans contexte l’une des plus anciennes du monde.

Elle existait avant les Chrétiens et les Musulmans et se présente comme une religion syncrétiste, qui intègre depuis l’antiquité des éléments du paganisme chamanique, du mazdéisme, du zoroastrisme, du mithraïsme, du manichéisme et du judaïsme.

Mais également des apports plus récents issus du nestorianisme et de l’islam.

Ils croient en un dieu qui a créé la Terre, Adam et sept anges pour s’occuper des hommes. Parmi ces sept anges, c’est Malek-Taous qui peut se se traduire par « ange-solaire » ou « ange-paon » qui est leur référence, leur guide. Cet archange est symbolisé par un paon.

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Toutefois certaines de leurs pratiques les rapprochent du christianisme: il se font baptiser et vénèrent la Christ et la Vierge Marie.

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Temple de Lalish

Mais ils ont aussi des rites qui leur sont propres: ils prient plusieurs fois par jour en direction du soleil, source de vie et à l’origine de leur dieu.

Ils effectuent un pèlerinage une fois par an au temple de Lalish, dans le nord de l’Irak, lieu qu’a fréquenté leur archange.

Persécutés par les islamistes

Daesh considère certaines pratiques des yézidis comme de l’idolâtrie. Ainsi le fait qu’ils vénèrent le serpent, symbole de sagesse et le feu et aussi parce qu’ils prient face au soleil.

Mais c’est surtout la vénération qu’ils portent à Malek-Taous, l’archange qui a désobéi (mais qui a été ensuite pardonné par dieu).

Or, malgré cette absolution divine, il reste aux yeux des musulmans orthodoxes le symbole de l’ange déchu qui n’est autre que Satan. D’où cette réputation d’adorateurs du diable qui a valu aux yézidis l’inimitié tenace des islamistes.

Pour Daesh, ce ne sont que des païens et l’Etat Islamique ne laisse comme choix que la conversion ou la mort.

Mais les événements survenus en août 2014 ont permis d’observer un changement radical de la part de L’Etat Islamique puisque l’ONU a considéré que leurs agissements s’apparentaient désormais à un génocide.

les événements du mois d’août 2014 (un génocide)

Kheder a été témoin de ces agissements génocidaires. Selon lui , Daesh est venu le 3/08/2014 attaquer en masse les villages aux alentours du mont Singar (nord de l’Irak) qui est le fief des yézidis.

Lui et sa propre famille ont dû fuir pour échapper à la mort.

« Le rapport de l’ONU explique que « le schéma » des attaques contre les Yézidis a montré l’intention des djihadistes de les « détruire en tant que groupe », avec des villages entiers « vidés » de leur population, ce qui « suggère fortement que l’État islamique en Irak et au Levant, (ancien nom de Daech, NDLR) pourrait avoir perpétré un génocide » (…)

Les enquêteurs dénoncent aussi le « traitement brutal » – meurtres, tortures, viols et enrôlement d’enfants… – infligé à d’autres groupes ethniques, citant les chrétiens, turkmènes, sabéens, mandéens, kaka’e, kurdes et chiites.

« Certains pourraient constituer des crimes contre l’Humanité et/ou des crimes de guerre », précisent-ils. Suki Nagra (le responsable de la mission d’enquête de l’ONU) a expliqué que le meurtre des chrétiens ne peut pas être considéré comme un génocide par les enquêteurs car les chrétiens, contrairement aux Yézidis, se sont vus offrir la possibilité de se convertir ou de s’enfuir. »
(http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Les-attaques-contre-les-yezidis-en-Irak-pourraient-constituer-un-genocide-pour-l-ONU-2015-03-20-1293402 )

Ainsi le caractère génocidaire de la politique menée par Daesh vis-à-vis des Yézidis semble avoir été retenu par l’ONU.

L’on retrouve bien évidemment ce drame dans les oeuvres de Kheder. Mais l’artiste, fidèle en cela à sa religion non violente, immortalise par la peinture les événements sans aucun esprit de vindicte préférant utiliser une expression essentiellement gnostique.

La peinture de Kheder, une peinture essentiellement gnostique

Effectivement Kheder est le représentant de cette communauté yézidie essentiellement bienveillante et non belliqueuse. Il est resté fidèle à l’enseignement de l’Ange-Paon.

Certes cela ne l’empêche pas de représenter le monde physique comme enténébré. Il reste un témoin objectif des événements tragiques qui ont meurtri sa communauté et n’a pas l’intention de le cacher et de l’ignorer.

Sa perception du drame est donc sans concession, car le crime est suffisamment avéré.

En revanche dans toutes ces scènes peintes, l’ennemi n’est jamais vraiment montré, il demeure anonyme, invisible.

Pourtant, parfois dans quelques toiles, la représentation d’animaux monstrueux ferait penser à l’organisation terroriste Daesh ?

En réalité pour l’artiste, le mal doit être cherché ailleurs.

Le bien et le mal existent en chacun d’entre nous et c’est à l’homme de se débarrasser de la ténèbre pour choisir la lumière. C’est ce que préconise l’archange Malak-Taous qui est une figure essentiellement gnostique.

Aussi Kheder, fidèle à son enseignement, nous montre la voie à suivre pour découvrir la lumière.

Notamment dans cette toile (ci-dessous), où l’on voit un être isolé qui s’engage dans un long chemin vers cet horizon certes nuageux mais qui laisse apparaître de la lumière alors que le monde environnant complètement meurtri symbolise davantage le mal.

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Aucune revendication politique

Ses portraits ne communiquent aucun message politique et semblent abstraits de toute revendication et encore moins de vengeance. Pourtant le traitement pictural est d’une grande violence.

A l’image d’un Beckmann et du courant expressionnisme allemand des années 1920, la peinture de Kheder évolue dans un monde étouffant et cauchemardesque.

C’est une approche sans fard, presque clinique, de la réalité vécue par l’artiste.

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Mais en fait ne s’agit-il pas plutôt d’une forme de catharsis nécessaire pour exorciser le mal profond et éviter de tomber dans le nihilisme absolu ?

Ses toiles, de véritables paraboles du monde

Essentiellement religieux, son travail conduit à relier en permanence les êtres humains entre eux par le biais d’une forme de transcendance.

Il se sert du chaos pour mettre de l’ordre, d’où son besoin aussi de retrouver un certain équilibre et de la sérénité en alternant son travail par des réalisations abstraites.

C’est pourquoi aussi son oeuvre renvoie toujours chez lui à des contextes plus vastes.

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Interpréter son oeuvre seulement sur le plan de son vécu de réfugié et de victime génocidaire reste toujours réducteur.

Car par l’horreur des scènes de crimes de guerre, il fait surgir le monde et l’anti-monde, le noble et l’ignoble, les ténèbres et la lumière.

Dépassant le cadre d’une histoire personnelle, ses oeuvres deviennent alors de véritables paraboles du monde.

Christian Schmitt
www.espacetrevisse.com

N.B.: Kheder expose à la cathédrale Saint-Etienne de Metz du 29 mai au 11 juin 2017 inclus.
Vernissage le lundi 29 mai à 18h.

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com