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Polony TV, Mediapart TV, TVLibertés, La France libre … Ces médias en ligne qui ont essaimé au cours de ces dernières années, se déclarant anti-système, affirmant leur caractère novateur, constituent à présent un écosystème assez cohérent.

Chacun a son créneau politique mais use des mêmes moyens, souvent paresseux, pour porter leur message. On tentera ici de se pencher sur les structures et les rapports de force. Le contenu sera laissé de côté, les sujets d’émissions se résumant généralement à des débats sur le hashtag du moment. Bienvenue dans l’info 2.0.

Faux contre-pouvoir, vrai entre-soi : on prend les mêmes et on recommence

Pour l’immense majorité d’entre eux, leur naissance découle d’une volonté de « bousculer l’establishment » selon le principe de l’arlésienne médiatique, alors que les membres fondateurs en font partie intégrante. Se posant en contre-pouvoir, ces « pure players » on fait du rejet du discours officiel leur sacerdoce, sans se rendre compte qu’ils perpétuent la grande tradition journalistique française de l’entre-soi tout en existant ici à l’état d’ébauche grossière.

« Telles des oies, nous sommes gavés d’informations servant la plupart du temps à vendre des espaces publicitaires et voilà que des organes faits de bric et de broc se proposent de nous en donner encore plus. »

Ainsi, pour la plupart, ces derniers sont d’anciens du milieu de la politique ou des médias traditionnels. Alors que Macron souhaite s’attaquer aux dangereuses « fake news », de l’extrême droite à l’extrême gauche, on réinforme pardi ! Le caractère tautologique du procédé intrigue. Telles des oies, nous sommes gavés d’informations servant la plupart du temps à vendre des espaces publicitaires et voilà que des organes faits de bric et de broc se proposent de nous en donner encore plus.

On relève deux tendances. D’une part, il y a le projet un peu mégalo, organisé autour d’une figure tutélaire, Orwell pour certains avec feu OrwellTV puis PolonyTV ou OnfrayTV du philosophe éponyme.

D’autre part, il y a des projets plus collectifs, relevant d’une démarche plus politique au sens partisan, avec La France Libre et Le Media, où le journalisme paresseux côtoie la mauvaise foi politicienne. Les « journalistes » invitent avant tout des gens d’accord avec eux. L’acquiescement est la règle, l’adoubement la norme. On vomira le capitalisme à tout crin, l’ultralibéralisme à la française ou la politique migratoire en France, le tout dans le confort intellectuel d’une communauté d’esprit homogène.

L’entre-soi a atteint des sommets lorsque les « soutiens » du Media estampillé Insoumis se sont désolidarisés. Par la magie de la presse française « digitale », leur départ est lui-même devenu un objet médiatique.

Une bande d’illuminés dans une société fragmentée

Les partis politiques (ou en tout cas ce qu’il en reste) se sont mués en Web TV. Toutes ces visions du monde qui se font concurrence entérinent la fragmentation de la société française, ne s’adressant qu’à une partie de la population. Syndromes d’une France morcelée,  elles se posent en porte étendard de LA vérité alors que ce n’est finalement que leur vérité, ou en tout cas une partie bien maigre. Lorsque Noël Mamère quitte avec pertes et fracas l’organe de presse virtuel en déclarant que « c’est une TV qui reproduit à l’identique les idées défendues par la France insoumise », on hésite entre la naïveté ou la bêtise quand on sait qu’une des membres fondateurs était la directrice de campagne de Mélenchon.

La « réinformation » prend la forme de discussions de comptoirs, mêlant affirmations sans fondements et analyses politiques dignes du café du commerce. La France libre fait le plein de profils provocateurs où la ferveur patriotique laisse souvent place à la vulgarité bonhomme et aux affirmations non argumentées sur le nombre d’immigrés en France. A gauche, les donneurs de leçons en chef nous disent que, oui, eux sont vraiment incorruptibles, vraiment politiques (d’ailleurs le nom d’une émission sur Le Media) comme si tout le reste n’était qu’une vaste fumisterie.

« Le Léviathan de la méta-information est en train de tout dévorer. Tel un trou noir, tous nos meilleurs éléments y sont aspirés. »

Tous ces médias, toutes ces émissions, pensent peu ou prou la même chose, donc ne pensent pas grand-chose. Raison pour laquelle les joutes verbales qui se déroulent souvent en circuit idéologique fermé ne touchent que la surface des choses. Mais n’ayez crainte, Twitter est devenu le lieu des oppositions de style, où les « intellectuels » s’écharpent sur des broutilles. Les récentes passes d’arme entre Le Monde et Le Media sont représentatives de cette mascarade dont nos journalistes du XXIe siècle ont le secret. Le Léviathan de la méta-information est en train de tout dévorer. Tel un trou noir, tous nos meilleurs éléments y sont aspirés.

Au sein de ces nouvelles communautés, on observe que les individus sont déjà convaincus. Ceux-ci ne viennent pas vers ces idées grâce à ces médias, mais en raison de leur parcours personnel, qu’il soit professionnel ou politique. La frustration d’un job d’été au Mcdo, le vécu d’une injustice liée à l’origine. Ces éléments déclenchent une prise de conscience, une allégeance à un mouvement politique ou social. Ce ne sont pas ces Web TV qui convaincront quiconque d’accepter leur vision du monde. Or, si nous considérons tous ces agrégats comme un produit des partis et de leur entremise, il n’y a aucune vocation à dépasser leur bord politique originel. Ils « donnent » la parole plus qu’il ne la font se confronter.

La forme est bien plus efficace que le contenu. Alors que la complexité du monde ne cesse de nous surprendre, ces organes de presse bâtards opèrent une simplification, une captation des consciences, dans une rationalité fermée, une sorte de pensée magique, qui ne souffre d’aucune remise en question.

A l’instar des sites de rencontre se déclinant à l’infini, ciblant les moindres craquelures de la société, nous disposerons d’un éventail de Web TV qui exploreront les marges, accompagnant la fragmentation ontologique du monde moderne.

L’entremise des mécènes ou la vérité payante

« Comme la lessive, si les marques sont différentes, la forme reste identique. »

Le combat politique et médiatique est souvent organisé par des mécènes tapis dans l’ombre, ces rois de la com’ tirant les ficelles. La plupart de ces médias sont payants. On doit verser une obole pour avoir des contenus dits « premiums ». Il faut mettre la main à la poche pour accéder au Vrai. Avec ces WebTv, les communicants et les pubards ont pris le pouvoir sur la politique. C’est aussi ridicule que Beigbeder conseillant le communiste Robert Hue en 2002, sauf que ces gens se prennent au sérieux.

Avec les fonds de sa société de production, Stéphane Simon, éminence grise d’Ardisson, est derrière la création de PolonyTV, mais aussi d’OnfrayTV et de la France libre, des entités a priori opposées sur l’échiquier politique. Comme la lessive, si les marques sont différentes, la forme reste similaire. Forgeant des cerveaux qui se positionneraient contre le système, ils participent avant tout d’un marché, où les premiers arrivés seront les premiers servis. On est fasciné par le décalage entre la logique « marchande » de ces producteurs et les propos « révolutionnaires » au sein des émissions. Le label « anti-système » devient finalement l’exact opposé de ce qu’il est censé incarner.

« Le Media et La France libre, comme dans l’arène politique, restent étroitement liés l’un à l’autre. »

Nous arriverons sans doute à un niveau de saturation sur un marché déjà dense, avec une kyrielle de Web TV qui ne se parleront qu’à elles-mêmes. La régularité qui conduit ces organes à une représentation unique du monde et l’absence revendiquée de subtilité dépassent les clivages partisans. Le Media et La France libre, comme dans l’arène politique, restent étroitement liés l’un à l’autre.

2018 sera l’année de la lapalissade, où les Web TV, telles des chapelles occultes, dispenseront leur message à des petits groupes d’illuminés, qui paradoxalement, éteindront toute velléité de pensée à peu près cohérente sur le monde qui les entoure. Et comme Marcello dans La Grande Bouffe, qui se rend compte que trop manger le rend impuissant, trop de télévision plus politisée que politique rendra les masses incapables de comprendre la complexité du monde.

 

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.