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En plaçant en exergue le mot de Heidegger « Penser, c’est se limiter à une unique idée », Michel Maffesoli donne une clef d’entrée dans son dernier ouvrage et, sans doute, pour son œuvre en son entier. Image de la « clef » que reprend d’ailleurs Maffesoli lui-même, sous le patronage revendiqué d’Abélard et dans l’héritage de la philosophie médiévale : sine clavis, sans la clef, on n’accède point à la pensée !

Pour Heidegger déjà, cette persistance de la pensée à un même endroit, cet effort pour tourner et retourner la même terre est précisément ce qui distingue le « penseur ». « Chaque penseur pense seulement une unique pensée ». C’est absolument ce qui distingue la pensée de la science, en un temps où il voyait la « logique » se dégrader en « logistique ».

Depuis au moins Xénophane (qui voulait fouetter Homère et Hésiode), le philosophe, le savant, l’intellectuel se flattent de rejeter les théogonies et les mythes du côté des forces obscures dont il faudrait arracher l’homme. Le logos victorieux du mythos : voilà un mythe qui perdure ! Pourtant, nous dit encore Heidegger, le logos n’a jamais complètement remplacé le mythos[1].

Maffesoli peint avec beaucoup de vigueur et d’acidité le portrait, à valeur d’exemple, des « bien-pensants » de notre époque et de leur imaginaire rien moins que « tribal ».

Michel Maffesoli, à la suite d’Heidegger qui promettait un « saut dans la pensée », invite le lecteur à un grand saut dans les eaux mouvementées, fertiles et parfois violentes, de l’imaginaire. Le propos ici est double, puisqu’entre la reprise de son « unique idée » au travers de ses grandes analyses sur la postmodernité – ce qu’elle est, en quoi elle se distingue de la modernité – Maffesoli peint avec beaucoup de vigueur et d’acidité le portrait, à valeur d’exemple, des « bien-pensants » de notre époque et de leur imaginaire rien moins que « tribal ».

De la crainte du réel

A la façon d’un Kierkegaard voyant dans la société installée de son temps, dans son christianisme mou et sentimental un « verbiage du cœur », une « médiocrité confite en sucrerie » au nez de laquelle il convient d’éclater d’un grand rire, Maffesoli fait le détail des dogmes et des habitus de cette intelligentsia ayant pouvoir de dire : journalistes, enseignants-chercheurs reprenant en chœur les litanies modernes. Rhétorique émancipatoire dont ils fournissent leurs « parénèses », nous dit Maffesoli, reprenant un vieux terme théologique signifiant : prêche, homélie. Car aussi bien ces braves gens, singulièrement incommodés par un peuple indocile, ne sont pas avares de lumières à lui donner et de guidance à pourvoir. « Tâcherons », « larrons » : Maffesoli n’a pas de mots assez durs pour se prendre de querelle avec ces pseudo-intellectuels pétris d’une forme « d’archéo-marxisme » qui les rend incapables de dire, face à un Réel qu’au fond, ils méprisent et craignent, autre chose que ce qu’ils préfèreraient qu’il soit.

Contre l’analyse qui dissèque ad infinitum, il s’agirait au contraire, comme le poète, d’être d’abord parmi « ceux qui écoutent, attentivement, les bruits de la terre ».

Pour Wordsworth, l’inventeur du romantisme anglais, un auteur doit toujours « créer le sentiment esthétique qui permettrait de l’apprécier » ; il lui faut « ouvrir son propre chemin », comme « Hannibal dans les Alpes »[2]. Michel Maffesoli, de même, donne les grandes lignes du paradigme qui doit être celui du « penseur authentique » : « empathie émotionnelle » et « cognitive », en bref : une « éthique de l’esthétique », une « raison sensible » qu’il a défendues dans de précédents ouvrages.

Contre l’analyse qui dissèque ad infinitum, il s’agirait au contraire, comme le poète, d’être d’abord parmi « ceux qui écoutent, attentivement, les bruits de la terre »[3]. Il s’agit ensuite d’exercer son pouvoir de compréhension, que Nicolas de Cuse appelait « intellection », pour s’efforcer de saisir ce « mouvement de connexion amoureuse » qui « porte toute les choses vers l’unité ». On se souviendra que pour le cusain les êtres et les choses « participent » d’un même ensemble, et même d’une même enveloppe ; ainsi, Dieu est un enveloppement, une complicatio[4]. Maffesoli, pour sa part, invoque le « Grand Être » comtien.

Image, imagination, imaginaire : à la suite de son maître Gilbert Durand, à la mémoire duquel il garde beaucoup de reconnaissance, Michel Maffesoli nous invite à accueillir cette grande fertilité du mythos. Les « Idées » platoniciennes ont souvent souffert, elles aussi, par l’effet d’un malentendu, d’un préjugé d’irréalité, alors que, bien comprises, elles sont plus « réelles » que les choses elles-mêmes ![5] Or, loin de l’image, justement, évaporée et lointaine que lui donne la modernité, l’imaginaire exerce un véritable pouvoir « d’incarnation ». Il permet de réconcilier la pensée avec l’ordre du monde.

« On ne s’adresse toujours qu’à quelques-uns. A ceux, on ne se lassera pas de le dire et de le redire, qui tentent de ne point être des esprits asservis », écrit Maffesoli. Dans cette perspective rien moins qu’initiatique, il est une image qu’il aime de reprendre, tirée de la République de Platon, 521 : l’image de « l’huître » qu’il convient de « retourner ». Cette métaphore exprime la conversion mentale à opérer pour parvenir à « se purger de ses certitudes, s’éveiller à ce qui est Réel ». Il me paraît intéressant de s’attarder sur cette image car, à la vérité, il apporte beaucoup d’éclairage sur les intentions de Michel Maffesoli.

Doxa et ostracisme

Reprenons le passage en question : conduire les hommes vers la lumière, nous dit Platon, ce n’est pas « comme le retournement d’une coquille d’huître au jeu » (d’autres traductions ont : « un simple tour de palet »), « mais bien la conversion d’une âme, qui laisse derrière elle un jour mêlé de nuit, pour aller vers un jour véritable »[6]. Que vient faire cette histoire de jeu et de palet ? Un peu d’étymologie s’impose. Le mot de Platon, ὄστρακον, provient de ὄστρεον qui a effectivement donné, via le latin ostrea, le français « huître ». Mais ὄστρακον  a un sens nettement différent puisqu’il désigne précisément un morceau de terre cuite semblable à une coquille et qui servait pour jouer un jeu de palet que les grecs nommaient ostrakinda : les joueurs étaient divisés en deux camps par une ligne au sol, on jetait en l’air un palet, noir d’un côté, blanc de l’autre, et suivant que le palet tombait sur l’une ou l’autre de ses faces, les « noirs » partaient à la poursuite des « blancs » ou inversement.

Si l’auteur de La Force de l’imaginaire n’a pas retenu la dénomination de « palet » (moins riche, quoi que sa dénotation ludique ne soit pas sans intérêt) pour lui préférer la belle métaphore de l’huître, c’est probablement parce qu’elle évoque la saveur d’une pensée qui, comme l’huître, est tout à la fois hermétique et tendre, subtile et crue, douce et salée.

Mais ce n’est pas tout. L’archéologie nous enseigne que ces mêmes tessons de terre cuite servaient à la pratique du bannissement : on y gravait le nom de ceux qu’on bannissait, d’où, nous enseigne le « Bailly », la peine de « l’ostracisme » qui rappelle notre ὄστρακον. Cette sémantique en tête, comment ne pas faire quelque liaison avec l’ostracisme (quel nom lui donnerez-vous ?) dont Maffesoli lui-même se trouve être victime dans le milieu intellectuel français, sa « sensibilité libertaire », tout uniment revendiquée, s’accordant mal avec la doxa ?

Voilà donc l’huître, vidée d’une chair dont on ne doute pas que Michel Maffesoli se soit préalablement régalé, avec un jet de citron, jetée à la tête des « esprits asservis », doctes et faussaires, qui l’ont banni. Reste au lecteur le soin de ramasser, à présent, l’objet et de déchiffrer, s’il le peut, l’invitation à penser librement gravée dans sa nacre.

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[1] Qu’appelle-t-on penser ?, PUF, 1959, p. 31, 47.

[2] « Essay Suplemantary », Lyrical Ballads, 1815.

[3] Villiers de l’Ile Adam, « Vox populi », Contes Cruels.

[4] De la docte ignorance, Nicolas de Cues, Collection Sagesses chrétiennes, Editions du Cerf, 2010.

[5] C’est ce que nous rappelle Lucien Jerphagnon dans sa belle Histoire de la pensée, Pluriel, 2010.

[6] La République, Garnier Flammarion, traduction de Georges Leroux.

Clément Bosqué

Clément Bosqué

Angliciste, directeur d'institut de formation, auteur de chroniques et de traductions, romancier. Fasciné par le renouvellement éternel de la matière épique, et par l'art d'écrire.